Article de fond
Ed Gein était-il vraiment un tueur en série ? Ce qui a été jugé, ce qui a été avoué
Arrêté le 16 novembre 1957 à Plainfield, dans le Wisconsin, Ed Gein a avoué deux meurtres de femmes. Un seul a été jugé, onze ans plus tard, et le juge l'a déclaré non coupable pour cause d'aliénation mentale. Une série Netflix sortie en octobre 2025 l'a présenté en tueur prolifique. Ce que les sources établissent, ce que la fiction ajoute, et pourquoi la question « tueur en série ou non » n'a pas de réponse simple.
Les faits établis : Plainfield, novembre 1957
Edward Theodore Gein naît le 27 août 1906 dans le comté de La Crosse, dans le Wisconsin. Il grandit dans une ferme isolée près de Plainfield, un village du comté de Waushara. Son père meurt en 1940. Son frère aîné, Henry, meurt le 16 mai 1944 au cours d'un feu de broussailles sur la propriété : le coroner conclut à une asphyxie, aucune autopsie n'est pratiquée et la police écarte l'hypothèse d'un crime. Sa mère, Augusta, meurt en décembre 1945. Ed Gein vit ensuite seul sur la ferme.
Le 16 novembre 1957, Bernice Worden, 58 ans, qui tient la quincaillerie de Plainfield, disparaît de sa boutique. Les soupçons se portent rapidement sur Ed Gein. Son corps est retrouvé le soir même dans une remise de la ferme, et Ed Gein est arrêté.
La perquisition met au jour des restes humains prélevés dans des tombes. Interrogé, Ed Gein reconnaît avoir, à partir de 1947, exhumé des corps dans trois cimetières de la région. C'est cette découverte, bien plus que le nombre de meurtres, qui a fait connaître l'affaire dans le monde entier. Nous ne la décrivons pas : elle n'éclaire ni la question de la culpabilité ni celle de la qualification, et relève en droit de l'atteinte à l'intégrité du cadavre.
Deux meurtres avoués, un seul jugé
Pendant les interrogatoires, Ed Gein avoue un second meurtre : celui de Mary Hogan, qui tenait une taverne à Pine Grove, dans le comté voisin de Portage. Elle avait disparu le 8 décembre 1954, et l'enquête n'avait abouti à rien. Elle avait 54 ans selon la dépêche d'UPI publiée à la mort d'Ed Gein et selon Crime+Investigation ; d'autres récits lui donnent 51 ans. Des restes identifiés comme les siens sont retrouvés dans la maison. Ed Gein dit ne pas se souvenir du détail des faits.
Ces deux meurtres sont les seuls qu'il ait reconnus, et les seuls que les sources sérieuses lui attribuent. Plusieurs disparitions de la région, survenues entre 1947 et 1954, lui ont été rapprochées à l'époque, dont celle de deux chasseurs en 1952 et celles de deux mineures. Aucune ne lui a été attribuée, et Biography.com relève qu'aucun élément ne le relie à la disparition des deux chasseurs.
Pour la justice, la différence entre les deux meurtres est nette. Ed Gein est inculpé le 21 novembre 1957 du seul meurtre de Bernice Worden. La mort de Mary Hogan n'a jamais été jugée : selon le juge Robert H. Gollmar, qui a présidé le procès et lui a consacré un livre en 1981, l'accusation a renoncé à un second procès en raison de son coût.
Inapte à être jugé, puis jugé et déclaré irresponsable
Ed Gein plaide non coupable pour cause d'aliénation mentale. En janvier 1958, il est déclaré inapte à être jugé : les médecins le diagnostiquent schizophrène. Il est interné à l'hôpital d'État de Waupun, le Central State Hospital for the Criminally Insane. Sa maison brûle le 20 mars 1958, quelques jours avant la vente aux enchères prévue de ses biens ; la cause de l'incendie n'a jamais été établie.
Dix ans plus tard, les médecins estiment qu'il est en état de comprendre la procédure et d'assister son avocat. Le procès s'ouvre le 7 novembre 1968 et dure une semaine. À la demande de la défense, il se tient sans jury, devant le juge Gollmar. Le Wisconsin pratique alors un procès en deux temps : on juge d'abord les faits, puis la responsabilité.
Le 14 novembre 1968, le juge déclare Ed Gein coupable du meurtre de Bernice Worden. À l'issue de la seconde phase, il le déclare non coupable pour cause d'aliénation mentale et ordonne son internement. C'est le mécanisme de l'insanity defense, proche de ce que le droit français appelle l'irresponsabilité pénale : les faits sont tenus pour établis, mais leur auteur n'est pas condamné.
Ed Gein est ensuite transféré au Mendota Mental Health Institute, à Madison. Il y meurt le 26 juillet 1984, à 77 ans, d'une insuffisance respiratoire liée à un cancer. Il n'a donc jamais été condamné, ni pour la mort de Bernice Worden, ni pour celle de Mary Hogan.
Ce que la série reprend et ce qu'elle invente
Monstre : L'Histoire d'Ed Gein est sortie sur Netflix le 3 octobre 2025. C'est la troisième saison de l'anthologie, après celles consacrées à Jeffrey Dahmer et aux frères Menendez, et elle compte huit épisodes, avec Charlie Hunnam dans le rôle-titre. L'accueil critique a été largement négatif.
Ce qui est exact. Le cadre (Plainfield, la ferme, une mère très présente), les deux victimes et les exhumations sont attestés. L'influence de l'affaire sur le cinéma l'est aussi : la Wisconsin Historical Society et l'Encyclopædia Britannica la citent comme source d'inspiration de Psychose (1960), de Massacre à la tronçonneuse (1974) et du Silence des agneaux (1991).
Ce qui est inventé ou non établi, d'après les vérifications de Biography.com et de Rolling Stone :
- Les meurtres supplémentaires. La série lui prête d'autres victimes. Les deux magazines rappellent que seuls les meurtres de Mary Hogan et de Bernice Worden lui sont attribués.
- La mort de son frère. La série la montre comme un meurtre. Les autorités ont conclu à un accident, et Ed Gein n'a jamais avoué l'avoir tué. Le soupçon existe chez certains biographes, sans preuve.
- Une relation avec Bernice Worden. Biography.com la juge inventée ; le critique de RogerEbert.com la cite parmi les erreurs de la série.
- La capture de Ted Bundy. La série fait d'Ed Gein un informateur du FBI. Aucune source ne l'atteste : Ted Bundy a été arrêté lors d'un contrôle routier.
- Adeline Watkins. Cette habitante de Plainfield a existé, mais selon Rolling Stone la série prend « beaucoup de libertés » avec leur relation, qu'elle a elle-même décrite à la presse locale comme une amitié.
La fiction a le droit d'inventer. Le problème vient de l'effet produit : la série dessine un tueur aux nombreuses victimes, alors que les faits établis en comptent deux, dont un seul a été jugé.
Ed Gein était-il un tueur en série ?
La réponse dépend de la définition retenue. Il n'existe pas de qualification juridique de « tueur en série », ni aux États-Unis ni en France : c'est une catégorie de criminologues et d'enquêteurs.
Au sens du FBI, oui, sur la foi de ses aveux. Le rapport issu du symposium de San Antonio (29 août-2 septembre 2005) définit le meurtre en série comme « l'homicide illégal de deux victimes ou plus, par le ou les mêmes auteurs, lors d'événements séparés ». Mary Hogan en décembre 1954 et Bernice Worden en novembre 1957 : deux victimes, trois ans d'écart, deux événements distincts. Ed Gein entre dans cette définition, mais tout juste.
Au sens de nombreux chercheurs, non. Avant 2005, la plupart des définitions exigeaient au moins trois meurtres, et beaucoup d'auteurs gardent ce seuil, l'historien du crime Harold Schechter, biographe d'Ed Gein, parmi eux. Avec deux victimes, Ed Gein reste en deçà.
Au regard de la justice, la question est restée ouverte. Un seul des deux meurtres a été examiné par un tribunal. L'autre repose sur ses aveux et sur ce que l'enquête a retrouvé, sans avoir été discuté à un procès. Et le seul jugement rendu le déclare non coupable pour cause d'aliénation mentale.
Notre réponse : Ed Gein est l'auteur avoué de deux meurtres, dont l'un a été établi par un tribunal. Il peut être qualifié de tueur en série au sens le plus large de la définition, pas au sens courant de la criminologie. Sa notoriété tient d'abord aux exhumations et au cinéma qu'elles ont inspiré, et non au nombre de ses victimes. Voir l'entrée tueur en série du glossaire, et celle consacrée aux aveux.
Pourquoi il n'est pas sur notre globe
Le globe d'Affaires closes recense des auteurs de meurtres en série décédés, dont la procédure est terminée et dont les faits ont été établis par une condamnation définitive ou, à défaut, par l'instruction. Ed Gein est mort et la procédure est close. Mais la seule décision rendue sur le fond l'a déclaré non coupable pour cause d'aliénation mentale.
Nous laissons hors du globe toutes les personnes déclarées pénalement irresponsables, quels que soient les faits que le procès a tenus pour établis : une personne que la justice n'a pas condamnée n'y figure pas. La même règle a écarté Jane Toppan, déclarée non coupable pour cause d'aliénation mentale en 1902. Elle ne dit rien de la gravité des faits. Elle tient à ce que la justice a décidé, et un atlas n'a pas à corriger un verdict.
L'affaire figure donc parmi les cas hors périmètre de la page Prochaines affaires. Comme celle de Lizzie Borden, elle appelait un article, pas un point.
Questions fréquentes
Ed Gein était-il un tueur en série ?
Tout dépend de la définition. Il a avoué deux meurtres commis à trois ans d'écart (Mary Hogan en 1954, Bernice Worden en 1957), ce qui suffit à la définition large retenue par le FBI en 2005 : deux victimes ou plus, lors d'événements séparés. Mais un seul de ces meurtres a été jugé, et beaucoup de chercheurs exigent au moins trois victimes. Voir l'entrée tueur en série du glossaire.
Combien de personnes Ed Gein a-t-il tuées ?
Deux, d'après ses aveux : Mary Hogan, qui tenait une taverne à Pine Grove, disparue le 8 décembre 1954, et Bernice Worden, quincaillière à Plainfield, tuée le 16 novembre 1957. D'autres disparitions de la région lui ont été rapprochées, mais aucune ne lui a jamais été attribuée. Sources : UPI (1984), Wikipedia, Biography.com, Rolling Stone.
Ed Gein a-t-il été condamné ?
Non. Déclaré inapte à être jugé en janvier 1958, il a été interné. Jugé en novembre 1968 pour le seul meurtre de Bernice Worden, il a été reconnu auteur des faits le 14 novembre, puis déclaré non coupable pour cause d'aliénation mentale et de nouveau interné. Il est mort le 26 juillet 1984 au Mendota Mental Health Institute, à Madison. Il n'a jamais été jugé pour la mort de Mary Hogan.
La série Netflix sur Ed Gein est-elle fidèle à l'histoire vraie ?
En partie. Le cadre, les deux victimes et l'influence de l'affaire sur le cinéma d'horreur sont exacts. En revanche, d'après les vérifications de Biography.com et de Rolling Stone, la série invente des meurtres supplémentaires, une relation avec Bernice Worden et un rôle dans la capture de Ted Bundy ; elle montre aussi comme un meurtre la mort de son frère, que les autorités ont attribuée à un accident.
Pour aller plus loin
- Livres (en anglais) : Robert H. Gollmar, Edward Gein: America's Most Bizarre Murderer (Chas. Hallberg, 1981), le récit du juge qui a présidé le procès ; Harold Schechter, Deviant: The Shocking True Story of Ed Gein, the Original Psycho (Pocket Books, 1989), la biographie de référence.
- Sources de première main : la notice de la Wisconsin Historical Society ; la dépêche d'UPI du 27 juillet 1984, qui reprend les aveux de 1957.
- Sur ce site : dans le même format, Lizzie Borden : l'histoire vraie et Mindhunter : ce que la série montre du vrai profilage ; notre sélection de documentaires sérieux.
Sources
- Wisconsin Historical Society — Gein, Edward 1906-1984, notice du Dictionary of Wisconsin History (wisconsinhistory.org)
- Encyclopædia Britannica — Ed Gein, notice biographique (britannica.com)
- UPI Archives — « Psycho » inspiration Ed Gein dies, Madison, 27 juillet 1984 (upi.com)
- History.com — Real-life « Psycho » Ed Gein dies, This Day in History, 26 juillet (history.com)
- EBSCO Research Starters — Charles Avinger, Ed Gein, 2024 (ebsco.com)
- Crime+Investigation (UK) — Ed Gein : timeline (crimeandinvestigation.co.uk) ; Mary Hogan: Ed Gein's first victim (crimeandinvestigation.co.uk)
- Wikipedia (en) — Ed Gein, point d'entrée et renvois à la presse d'époque : Wisconsin Rapids Daily Tribune (19 mai 1944), Stevens Point Daily Journal (21 et 25 novembre 1957), Oshkosh Daily Northwestern (7 novembre 1968), The Capital Times (14 novembre 1968), Chicago Tribune (15 novembre 1968) (en.wikipedia.org)
- Robert H. Gollmar — Edward Gein: America's Most Bizarre Murderer, Chas. Hallberg & Company, 1981 ; fiche de la Sauk County Historical Society (saukcountyhistory.org) ; fiche Biblio (biblio.co.uk)
- Harold Schechter — Deviant: The Shocking True Story of Ed Gein, the Original Psycho, Pocket Books, 1989 ; éditions recensées par Goodreads (goodreads.com) ; fiche AbeBooks, ISBN 9780671644826 (abebooks.com)
- FBI, National Center for the Analysis of Violent Crime — Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators, rapport du symposium de San Antonio, 29 août-2 septembre 2005, notice NCJ 223848 de l'Office of Justice Programs (ojp.gov)
- Wikipedia (en) — Serial killer, section sur les définitions et les seuils de victimes (en.wikipedia.org)
- Biography.com — What « Monster: The Ed Gein Story » Gets Right and Wrong, 7 octobre 2025 (biography.com)
- Rolling Stone (Australie) — Elizabeth Yuko et Elisabeth Garber-Paul, « Monster: The Ed Gein Story » fact check, 9 octobre 2025 (au.rollingstone.com)
- Wikipedia (en) — Monster: The Ed Gein Story, date de sortie, épisodes et réception critique (en.wikipedia.org)
- CinéSérie — Netflix : la série « Monstre : L'histoire d'Ed Gein » s'offre des affiches effrayantes et une date, 28 août 2025 (cineserie.com)
Corrections et mises à jour
Aucune correction depuis la publication le 21 octobre 2026.
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Citer cet article
PENIN Nathan, « Ed Gein était-il vraiment un tueur en série ? Ce qui a été jugé, ce qui a été avoué », Affaires closes, publié le 21 octobre 2026, https://affairescloses.fr/articles/ed-gein-histoire-vraie/ (consulté le [date de consultation]).