Article de fond
Qui est le premier tueur en série français ?
Il n'existe pas de « premier tueur en série français » unique : la réponse dépend du critère retenu. Hélène Jégado, condamnée en 1851, est la plus ancienne des affaires jugées que recense notre globe ; Martin Dumollard, condamné en 1862, est le plus souvent cité ; l'affaire Joseph Vacher, jugée en 1898, est celle qui a fait date pour la science criminelle. Voici pourquoi les sources se contredisent.
Posez la question à un moteur de recherche : Martin Dumollard, Joseph Vacher et Henri Désiré Landru se disputent la réponse. Chacune de ces réponses repose sur une idée implicite de ce que « premier » veut dire. Cet article expose les critères, puis les candidats.
« Tueur en série » : d'où vient l'expression ?
Le mot est bien plus jeune que les crimes qu'il sert aujourd'hui à désigner. Au début des années 1930, le chef de la police criminelle de Berlin, Ernst Gennat, emploie le terme allemand Serienmörder, « meurtrier en série », à propos de l'affaire Peter Kürten. En anglais, l'agent du FBI Robert Ressler a revendiqué la paternité de serial killer dans les années 1970 ; le FBI lui-même se montre plus prudent et indique seulement que l'expression circule alors dans les milieux policiers américains, avant de se diffuser largement dans les années 1980 et 1990. La formule française « tueur en série » est un calque de l'anglais, que l'Office québécois de la langue française juge d'ailleurs moins précis que la terminologie scientifique.
Aucun des candidats du XIXe siècle n'a donc été qualifié ainsi de son vivant. Parler du « premier tueur en série français », c'est projeter une catégorie moderne sur le passé — ce qui est légitime, à condition de dire quelle définition on applique.
La plus citée est celle du FBI, issue d'un symposium publié en 2008 : le meurtre en série est « l'homicide illégal de deux victimes ou plus par le ou les mêmes auteurs, lors d'événements distincts ». Volontairement large, elle ne dit rien du mobile, du profil des victimes ni de la reconnaissance judiciaire (voir notre glossaire).
Trois autres distinctions pèsent sur la réponse. Une affaire jugée n'est pas une affaire avouée : un accusé peut reconnaître davantage de faits que ceux pour lesquels la cour d'assises le condamne, et des faits anciens peuvent échapper au procès par la prescription. Enfin, « premier » peut désigner le premier condamné, le premier étudié par la criminologie naissante, ou le premier à avoir occupé la presse.
Hélène Jégado, la plus ancienne affaire jugée ?
Née en 1803 à Plouhinec, dans le Morbihan, Hélène Jégado est une domestique et cuisinière. Entre 1833 et 1851, plusieurs décès surviennent dans les maisons où elle sert. L'arsenic en est la cause ; selon les Archives du Morbihan, les décès sont longtemps attribués aux épidémies de choléra de l'époque.
Son procès s'ouvre le 6 décembre 1851 devant la cour d'assises d'Ille-et-Vilaine, à Rennes. Le verdict tombe le 14 décembre : condamnation à mort pour trois empoisonnements commis à Rennes, auxquels s'ajoutent des tentatives et des vols domestiques. Les faits commis dans le Morbihan, trop anciens, sont prescrits et ne peuvent être jugés. Le nombre de décès suspects varie selon les sources, d'environ vingt-cinq à plus de trente. Elle est guillotinée à Rennes le 26 février 1852.
Au regard de la définition du FBI, rien ne permet d'écarter Jégado. Parmi les affaires du XIXe siècle que nous avons documentées, c'est la plus ancienne à avoir été jugée. Si elle est rarement citée, c'est peut-être que l'empoisonnement domestique relève, dans l'imaginaire collectif, d'une autre tradition criminelle — celle qui lui vaut d'être rapprochée, sous le nom de « Brinvilliers bretonne », d'une empoisonneuse du XVIIe siècle.
Martin Dumollard, premier tueur en série français ?
C'est la réponse la plus fréquente dans les médias : l'affaire est « souvent considérée » comme la première de ce type en France, résume Wikipédia.
Né en 1810 à Tramoyes, dans l'Ain, Martin Dumollard aborde entre 1855 et 1861 de jeunes femmes à Lyon, souvent des domestiques en quête d'emploi, en leur promettant une place. Il les conduit ensuite vers des lieux isolés. En 1861, une jeune femme parvient à lui échapper et alerte les autorités, ce qui permet son arrestation. Jugé par la cour d'assises de l'Ain, à Bourg-en-Bresse, du 29 janvier au 1er février 1862, il est condamné à mort pour trois meurtres. Il est guillotiné à Montluel le 8 mars 1862.
Ce qui fait de Dumollard un « premier » pour beaucoup d'auteurs, c'est la forme de ses crimes : une manière d'agir répétée, des victimes choisies selon un même profil, un territoire défini. Mais sa condamnation est postérieure de dix ans à celle de Jégado.
Joseph Vacher, le premier cas étudié par la science criminelle ?
Né en 1869 à Beaufort, en Isère, Joseph Vacher est un vagabond qui parcourt le Sud-Est de la France. Il avoue onze meurtres commis entre 1894 et 1897 ; il en est soupçonné de bien davantage. Il n'est pourtant jugé que pour un seul, devant la cour d'assises de l'Ain, qui le condamne à mort le 29 octobre 1898. Il est guillotiné à Bourg-en-Bresse le 31 décembre 1898. Le détail de l'enquête et du procès figure dans notre dossier sur l'affaire Joseph Vacher.
C'est l'écart entre les aveux et le jugement qui rend cette affaire exemplaire. L'instruction est conduite par le juge Émile Fourquet, qui rapproche des dossiers dispersés entre plusieurs départements pour faire apparaître une série. Le professeur Alexandre Lacassagne, figure de la médecine légale lyonnaise, conclut à la pleine responsabilité de l'accusé et publie en 1899 Vacher l'éventreur et les crimes sadiques. La presse compare alors Vacher à Jack l'Éventreur ; certains titres le désignent comme « l'Éventreur du Sud-Est ».
C'est sans doute en ce sens que RetroNews titre sur « le premier tueur en série » : avec Vacher, une suite de meurtres est reconstituée par l'enquête et analysée par la science criminelle de l'époque. Le compte rendu, paru dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine, du livre que l'historien Marc Renneville a consacré aux archives de l'affaire parle plus prudemment de « l'un des tout premiers » tueurs en série français. RetroNews voit dans les méthodes de rapprochement de Fourquet une forme précoce de profilage criminel.
Et Landru, Gilles de Rais ou la marquise de Brinvilliers ?
Henri Désiré Landru (1869-1922) est condamné à mort le 30 novembre 1921 par la cour d'assises de Seine-et-Oise, à Versailles, pour onze assassinats : dix femmes et le fils de l'une d'elles. Il est guillotiné le 25 février 1922. Le détail de l'enquête et du procès figure dans notre dossier sur l'affaire Landru. Il est sans doute le plus célèbre des tueurs en série français anciens, mais il vient chronologiquement après Jégado, Dumollard et Vacher. Le citer comme « premier » revient à confondre notoriété et antériorité.
Gilles de Rais est jugé à Nantes à l'automne 1440 par un tribunal ecclésiastique et par la justice ducale, puis exécuté le 26 octobre 1440. Les faits qui lui sont reprochés visent des enfants. Des thèses de réhabilitation ont circulé ; elles sont largement rejetées par les historiens, qui invitent toutefois à lire avec prudence les pièces d'une procédure inquisitoriale. Appliquer une catégorie du XXe siècle à un procès du XVe pose une difficulté de méthode évidente.
La marquise de Brinvilliers empoisonne son père en 1666, puis ses deux frères en 1670. Jugée à Paris, elle est exécutée en juillet 1676, avant que n'éclate l'affaire des poisons. Formellement, trois homicides lors d'événements distincts suffisent à la faire entrer dans la définition du FBI. Mais toutes ses victimes appartiennent à sa famille : on hésite, pour cette raison, à la ranger parmi les tueurs en série plutôt que dans la longue histoire des empoisonnements domestiques.
Alors, qui est le premier tueur en série français ?
La réponse honnête est : cela dépend du critère. Le tableau ci-dessous résume les quatre candidats du XIXe et du début du XXe siècle.
| Critère retenu | Candidat | Pourquoi |
|---|---|---|
| Plus ancienne affaire jugée recensée sur notre globe | Hélène Jégado | Condamnée en décembre 1851 pour des empoisonnements commis entre 1833 et 1851 |
| Réponse la plus répandue, schéma « moderne » | Martin Dumollard | Condamné en 1862 ; mode opératoire répété, victimes choisies selon un même profil |
| Cas fondateur pour la science criminelle | Joseph Vacher | Série reconstituée par le juge Fourquet, expertise de Lacassagne publiée en 1899 |
| Affaire la plus célèbre | Henri Désiré Landru | Condamné en 1921, soit après les trois autres |
Avant le XIXe siècle, Gilles de Rais ou la marquise de Brinvilliers relèvent davantage du débat historiographique que de la criminologie. Pour replacer ces affaires dans leur temps : notre chronologie du XIXe siècle, les tueurs en série en France, la carte, et les fiches de Joseph Vacher et d'Henri Désiré Landru.
Questions fréquentes
Qui est le premier tueur en série français ?
Il n'y a pas de réponse unique : tout dépend du critère retenu. Martin Dumollard, condamné en 1862, est le nom le plus souvent cité. Hélène Jégado, condamnée à mort à Rennes le 14 décembre 1851, est la plus ancienne des affaires jugées que recense notre globe. L'affaire Joseph Vacher, jugée en 1898, est celle qui a fait date pour la science criminelle. Henri Désiré Landru, condamné en 1921, est le plus célèbre, mais le plus tardif. Aucun d'eux n'a été qualifié de tueur en série de son vivant : l'expression date du XXe siècle.
Qui était Martin Dumollard ?
Martin Dumollard, originaire de l'Ain, abordait à Lyon, entre 1855 et 1861, de jeunes femmes, souvent des domestiques en quête d'emploi, en leur promettant une place, avant de les conduire vers des lieux isolés. Arrêté en 1861 après qu'une jeune femme lui eut échappé et eut alerté les autorités, il a été jugé par la cour d'assises de l'Ain, à Bourg-en-Bresse, du 29 janvier au 1er février 1862, et condamné à mort pour trois meurtres. Il a été guillotiné à Montluel le 8 mars 1862. Son affaire est souvent présentée comme la première du genre en France.
Landru est-il le premier tueur en série français ?
Non. Henri Désiré Landru est sans doute le plus célèbre des tueurs en série français anciens, mais pas le premier. Condamné à mort le 30 novembre 1921 par la cour d'assises de Seine-et-Oise, à Versailles, il a été guillotiné le 25 février 1922. Hélène Jégado, Martin Dumollard et Joseph Vacher avaient été jugés bien avant lui, au XIXe siècle, respectivement en 1851, 1862 et 1898. Le désigner comme « premier » revient à confondre notoriété et antériorité.
D'où vient l'expression « tueur en série » ?
C'est un calque de l'anglais serial killer, bien plus récent que les crimes qu'il sert à désigner. Au début des années 1930, le chef de la police criminelle de Berlin, Ernst Gennat, emploie le terme allemand Serienmörder à propos de l'affaire Peter Kürten. L'agent du FBI Robert Ressler a revendiqué la paternité de serial killer dans les années 1970 ; le FBI indique plus prudemment que l'expression circule alors dans les milieux policiers américains, avant de se diffuser largement dans les années 1980 et 1990. Voir tueur en série.
Pour aller plus loin
- Alexandre Lacassagne, Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, Lyon / Paris, A. Storck / Masson, 1899 (consultable sur Internet Archive).
- Marc Renneville, Vacher l'éventreur. Archives d'un tueur en série, Grenoble, Jérôme Millon, 2019.
- Pierre Bouchardon, Hélène Jégado, l'empoisonneuse bretonne, Paris, Albin Michel, 1937.
- Hondelatte raconte, « Dumollard, le tueur de bonnes », Europe 1, 2019, avec Rémi Cuisinier, auteur de Dumollard, l'assassin des bonnes (2008).
Sources
- Wikipédia — Tueur en série, consulté le 30/09/2026 (fr.wikipedia.org)
- Psychology Today — Katherine Ramsland, Who Coined “Serial Killer”?, 11/10/2014 (psychologytoday.com)
- FBI — Serial Killers, Part 1: The FBI's Role Takes Shape, 10/09/2013 (fbi.gov)
- Office of Justice Programs — Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators, 2008 (ojp.gov)
- Office québécois de la langue française — Tueur en série, tueuse en série, fiche 2008 (vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca)
- Archives du Morbihan — Hélène Jégado, consulté le 30/09/2026 (patrimoines-archives.morbihan.fr)
- Histoire par l'image — Myriam Tsikounas, Hélène Jégado, la Brinvilliers bretonne, consulté le 30/09/2026 (histoire-image.org)
- Wikipedia (en) — Hélène Jégado, consulté le 30/09/2026 (en.wikipedia.org)
- Wikipédia — Martin Dumollard, consulté le 30/09/2026 (fr.wikipedia.org)
- Wikipedia (en) — Martin Dumollard, consulté le 30/09/2026 (en.wikipedia.org)
- Vice — L'histoire de Martin Dumollard, le premier tueur en série français, 22/12/2016 (vice.com)
- Tribune de Lyon — Sur le chemin des victimes de Dumollard, premier tueur en série français, 09/09/2026 (tribunedelyon.fr)
- RetroNews — La furie aveugle du premier tueur en série, Joseph Vacher, 24/11/2017 (retronews.fr)
- Wikipedia (en) — Joseph Vacher, consulté le 30/09/2026 (en.wikipedia.org)
- Le Manuscrit français — Vacher, Joseph (1869-1898), consulté le 30/09/2026 (lemanuscritfrancais.com)
- IdRef (Abes) — Vacher, Joseph (1869-1898), notice d'autorité (idref.fr)
- Tribune de Lyon — Qui est Joseph Vacher ?, 01/01/2023, mis à jour le 23/04/2025 (tribunedelyon.fr)
- Revue d'histoire moderne et contemporaine (Cairn) — compte rendu de Marc Renneville, Vacher l'éventreur. Archives d'un tueur en série, 2021 (shs.cairn.info)
- Internet Archive — Alexandre Lacassagne, Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, 1899 (archive.org)
- Ministère de la Justice — Le procès de Landru, 13/08/2012, mis à jour le 16/07/2024 (justice.gouv.fr)
- RetroNews — L'exécution de Landru en 1922, 12/03/2018 (retronews.fr)
- Wikipedia (en) — Henri Désiré Landru, consulté le 30/09/2026 (en.wikipedia.org)
- Archives de Loire-Atlantique — Gilles de Rais (1404-1440), consulté le 30/09/2026 (archives.loire-atlantique.fr)
- Wikipedia (en) — Gilles de Rais, consulté le 30/09/2026 (en.wikipedia.org)
- Ministère de la Justice — L'affaire des poisons, consulté le 30/09/2026 (justice.gouv.fr)
- Wikipedia (en) — Madame de Brinvilliers, consulté le 30/09/2026 (en.wikipedia.org)
- Europe 1 — Hondelatte raconte, Dumollard, le tueur de bonnes, 18/09/2019 (europe1.fr)
Corrections et mises à jour
- — Questions fréquentes ajoutées (premier tueur en série français, Martin Dumollard, place de Landru, origine de l'expression), avec leurs sources.
- — Date de la condamnation de Joseph Vacher portée au 29 octobre 1898, d'après l'arrêt conservé aux Archives départementales de l'Ain.
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