Article de fond

Profilage criminel : ce que ça fait vraiment

Par Nathan Penin · Publié le 18 septembre 2026 · mis à jour le 30 septembre 2026

Né d'une consultation psychiatrique à New York en 1956, codifié par le FBI dans les années 1980, le profilage criminel est devenu un personnage de fiction avant d'être une méthode d'enquête. Cet article retrace ce qu'il fait réellement, comment la France l'a adopté tardivement, ce que la recherche dit de sa validité, et dans quelles affaires closes il a compté, ou non.

D'où vient le profilage

Tout commence par une anecdote que tous les manuels reprennent. À l'automne 1956, après seize ans d'explosions attribuées au « Mad Bomber » de New York, des policiers consultent le psychiatre James Brussel. D'après le Smithsonian Magazine, celui-ci décrit un homme méticuleux, célibataire, et prédit qu'il portera un costume croisé, boutonné. George Metesky, ancien employé de Con Edison, est arrêté en janvier 1957, en costume croisé. Ce que l'anecdote omet, rappelle le chercheur Brent Snook, c'est que le portrait ne l'a pas désigné : c'est l'examen des dossiers du personnel de la compagnie qui l'a fait.

Le passage de la consultation isolée à la méthode se fait au FBI, qui crée en 1972 une Behavioral Science Unit à Quantico, autour des cours de « criminologie appliquée » de l'instructeur Howard Teten. Robert Ressler la rejoint en 1975. Avec John Douglas et la chercheuse Ann Burgess, il conduit des entretiens avec trente-six meurtriers sexuels condamnés, dont vingt-cinq auteurs de crimes sériels. Les sources divergent sur la période de ces entretiens ; les résultats paraissent dans un numéro spécial du FBI Law Enforcement Bulletin en août 1985, puis dans Sexual Homicide: Patterns and Motives (1988). C'est là qu'apparaît la typologie qui fera fortune : scènes « organisées » (acte planifié, victime inconnue, contrôle) et « désorganisées » (acte spontané, scène désordonnée, corps laissé en vue).

La même année, le FBI ouvre le National Center for the Analysis of Violent Crime (NCAVC) et, sous la supervision de l'ancien policier Pierce Brooks, le ViCAP, base nationale destinée à rapprocher des crimes commis dans des juridictions différentes. La diffusion passe ensuite par le Royaume-Uni : en 1986, la police britannique sollicite David Canter, professeur de psychologie à l'université de Surrey, dans l'affaire du « Railway Rapist ». Selon les comptes rendus de l'affaire, l'homme condamné en 1988 correspondait à treize des dix-sept observations du profil. Canter en tirera une discipline, l'investigative psychology, plus statistique que clinique.

Ce que fait un analyste comportemental

Dépouillé de sa légende, le profilage criminel est une lecture méthodique de la scène et du dossier. Le FBI le définit comme l'analyse « de la motivation de l'auteur, du choix de la victime, de son niveau de sophistication, de ses actions et de la séquence des événements ». L'analyste distingue le mode opératoire, ce qui est nécessaire à l'acte et peut évoluer, de la signature, ce qui ne l'est pas mais que l'auteur répète. Il s'appuie sur la victimologie : qui était la victime, où et comment sa route a pu croiser celle de l'auteur.

Le produit de ce travail n'est pas un nom. La gendarmerie française décrit trois livrables : « l'analyse de scènes de crime, l'élaboration d'un profil d'auteur et l'aide à la mise en œuvre d'une stratégie d'audition », plus des analyses comparatives quand plusieurs dossiers pourraient être liés. L'objectif est de réduire le champ des suspects, pas de désigner une personne.

Une branche à part, le profilage géographique, ne s'intéresse pas à la personnalité mais aux lieux. Développé par Kim Rossmo, ancien policier de Vancouver devenu professeur à Texas State University, il utilise l'emplacement d'une série de faits pour estimer la zone où l'auteur réside. Rossmo lui-même le résume : la méthode « fournit une pièce du puzzle », les enquêteurs le résolvent.

Reste ce que le profilage n'est pas : une preuve, ou une expertise psychiatrique, qui porte sur une personne identifiée et sur son discernement au moment des faits.

En France : une pratique tardive et encadrée

La France arrive après le Royaume-Uni et les Pays-Bas. En 2003, un groupe de travail interministériel piloté par la Direction des affaires criminelles et des grâces remet un rapport « Analyse criminelle et analyse comportementale ». Il définit cette dernière comme « une technique d'aide à l'enquête alliant les protocoles traditionnels d'investigation et l'analyse des données objectives issues de la ou des procédure(s) ». Surtout, il en fixe le statut : les analystes doivent être « des officiers de police judiciaire placés sous l'autorité et le contrôle des magistrats », et toute intervention « doit faire l'objet d'un rapport écrit soumis au principe du contradictoire ». Ce n'est donc pas une expertise au sens du code de procédure pénale, ordonnée par un juge à un expert inscrit sur une liste, mais un acte d'enquête, versé au dossier comme les autres.

La gendarmerie avait précédé le rapport. Selon Gendinfo et un reportage du Monde de 2014, un département dédié a été créé en 2002, au lendemain d'une affaire de crimes en série qui avait révélé les lacunes de l'analyse sérielle ; d'autres sources retiennent 2003. Installé d'abord au fort de Rosny-sous-Bois, le Département des sciences du comportement (DSC) relève aujourd'hui de la Division des affaires non élucidées, au pôle judiciaire de la gendarmerie à Pontoise. Il associe analystes formés en psychocriminologie et enquêteurs de terrain, et traite de quarante à soixante saisines par an. En janvier 2025, la gendarmerie comptait huit analystes comportementaux en France, police et gendarmerie confondues.

Côté police, l'analyse comportementale s'est développée à l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), créé par décret en 2006. En 2010, le ministère répondait à un député que l'office disposait d'un groupe d'analyse criminelle « au sein duquel est affecté un psychologue chargé de développer l'analyse comportementale ». Les deux forces partagent le fichier SALVAC, inspiré du ViCAP américain, que le rapport de 2006 sur les crimes en série décrit comme « un outil de travail fondamental ».

Ce que dit la recherche sur son efficacité

La question de la validité est posée depuis 1990. Cette année-là, Anthony Pinizzotto et Norman Finkel comparent des profileurs du FBI, des policiers, des psychologues et des étudiants sur deux affaires closes. Les profileurs rédigent des profils « plus riches, plus détaillés et plus valides » et sont nettement meilleurs sur l'affaire d'agression sexuelle ; sur l'homicide, les résultats ne sont pas concluants. En 2000, Richard Kocsis et ses collègues reprennent le dispositif en Australie en y ajoutant des voyants : les profileurs obtiennent les meilleurs scores, les voyants se contentent « du stéréotype social du meurtrier ».

Les critiques portent sur trois points. Le premier est l'effet Barnum. En 2003, Laurence Alison, Matthew Smith et Kirsty Morgan soumettent à deux groupes de policiers un même profil, en révélant à chacun un auteur différent : les deux groupes le jugent aussi exact. Dans une autre étude de la même équipe, citée par Snook, 82 % des 880 énoncés relevés dans vingt et un profils réels seraient non étayés. Le deuxième est la typologie fondatrice : d'après une analyse de cent meurtres en série conduite par Canter en 2004, aucun sous-ensemble net de comportements « organisés » et « désorganisés » ne se dégagerait des données. Le troisième est le bilan quantitatif. En 2007, Brent Snook et ses collègues passent en revue 130 publications et n'en trouvent que quatre qui se prêtent à une méta-analyse ; les profileurs y devancent légèrement les groupes de comparaison, avec des intervalles de confiance jugés trop larges pour conclure. Ils qualifient le profilage de technique « pseudoscientifique » en attendant de meilleures études, et expliquent l'année suivante, dans « The Criminal Profiling Illusion », sa popularité par les anecdotes, la répétition et l'étiquette d'expert. Une revue systématique de Dowden, Bennell et Bloomfield constate la même année que la plupart des articles sont des textes de discussion sans données.

L'autre lecture n'est pas moins documentée. Les mêmes auteurs rapportent que 82,6 % des 184 policiers britanniques interrogés par Copson en 1995 jugeaient le profilage « opérationnellement utile », et que plus de 92 % y feraient de nouveau appel. L'écart tient à ce qu'on mesure : la capacité à prédire les traits d'un inconnu, faible et mal établie, ou l'aide apportée aux enquêteurs pour organiser un dossier et préparer une audition. La position française, qui range l'analyse comportementale parmi les actes d'enquête et non parmi les preuves, est cohérente avec cet état de la recherche.

Dans quelles affaires closes il a compté

L'affaire Andreï Tchikatilo est celle où un portrait a le plus pesé. En novembre 1985, les enquêteurs de Rostov sollicitent le psychiatre Alexandre Boukhanovski, ce qui serait la première consultation de ce type en Union soviétique. Son rapport, étoffé jusqu'à soixante-cinq pages, décrit un homme d'âge mûr, instruit, marié, dont le travail impose des déplacements. Il ne désigne personne. Mais le 29 novembre 1990, neuf jours après l'arrestation, Boukhanovski est invité à l'interrogatoire et lit des extraits de son texte au suspect, qui avoue. Le Moscow Times jugera le portrait « étrangement exact » ; il aura surtout servi de levier d'audition.

L'affaire Ted Bundy montre l'inverse. En 1974, l'enquête de l'État de Washington ne dispose ni de fichier ni de méthode comportementale. Le détective Robert Keppel croise des listes (immatriculations de Volkswagen claires, prénom « Ted » entendu par des témoins, signalements de proches) sur un ordinateur du comté de King ; vingt-six noms figuraient sur quatre listes, dont le sien. L'arrestation vient pourtant de l'Utah, en août 1975, lors d'un contrôle routier sans lien avec ce tri. Une évaluation psychologique par Howard Teten et Robert Ressler existe, mais le FBI la présente comme postérieure ; un profil dû au psychologue John Berberich est mentionné sans date. Rien n'indique qu'un portrait ait orienté l'enquête initiale.

L'affaire Peter Sutcliffe, au Royaume-Uni, est un contre-exemple d'une autre nature : un faux indice pris pour un portrait. Entre 1978 et 1979, trois lettres et une cassette envoyées de Sunderland persuadent la direction de l'enquête que l'auteur a l'accent du Wearside. Une note de septembre 1979 ordonne d'écarter tout suspect qui n'a pas cet accent ; Sutcliffe, né à Shipley, est entendu et relâché neuf fois en cinq ans. Il est arrêté en janvier 1981 lors d'un contrôle de routine et condamné en mai pour treize meurtres. Le rapport Byford, rendu public en 2006, parle d'une « crédibilité excessive » accordée au canular, dont l'auteur sera condamné la même année.

En France, l'affaire Michel Fourniret rappelle que rien ne l'a désigné, ni fichier ni analyse. Il est interpellé le 26 juin 2003 en Belgique après la fuite d'une adolescente qu'il venait d'enlever à Ciney, et c'est la parole de son épouse, un an plus tard, qui ouvre les dossiers français.

Questions fréquentes

Le métier de profileur existe-t-il en France ?

Pas sous ce nom. « Profileur » n'est pas un titre officiel en France, et les praticiens eux-mêmes récusent ce terme venu du FBI et des séries. On parle d'analystes comportementaux. Dans la gendarmerie, ils travaillent au Département des sciences du comportement, au pôle judiciaire de Pontoise : ils analysent les scènes de crime, proposent des hypothèses sur l'auteur et aident à préparer les auditions, toujours en appui des enquêteurs. Voir profilage criminel.

Comment devient-on analyste comportemental en France ?

Il n'existe ni concours dédié ni filière unique. Dans la gendarmerie, les analystes du Département des sciences du comportement sont des militaires ayant la qualité d'officier de police judiciaire ; leur parcours passe généralement par des études de psychologie ou de droit, puis par une spécialisation en criminologie ou en psychocriminologie. Côté police, l'Office central pour la répression des violences aux personnes s'appuie sur un psychologue. Le travail se fait toujours sous l'autorité des magistrats.

Pour aller plus loin

Sources

  1. Smithsonian Magazine — Unmasking the Mad Bomber (smithsonianmag.com)
  2. FBI — Serial Killers, Part 2: The Birth of Behavioral Analysis in the FBI, 23 octobre 2013 (fbi.gov) ; FBI — Behavioral Analysis (fbi.gov)
  3. FBI Law Enforcement Bulletin, numéro spécial d'août 1985 — Ressler, Burgess, Douglas et al., « The Men Who Murdered », « Crime Scene and Profile Characteristics of Organized and Disorganized Murderers » (leb.fbi.gov) ; Office of Justice Programs — VICAP, FBI Law Enforcement Bulletin, 1986 (ojp.gov)
  4. Wikipedia (en) — Robert Ressler (en.wikipedia.org) ; Wikipedia (en) — Mindhunter: Inside the FBI's Elite Serial Crime Unit (en.wikipedia.org)
  5. David Canter — Investigative Psychology: Offender Profiles (davidcanter.com) ; Wikipedia (en) — John Duffy and David Mulcahy (en.wikipedia.org)
  6. Texas State University, Hillviews — Geographic Profiling (hillviews.txst.edu)
  7. Snook, Cullen, Bennell, Taylor & Gendreau — The Criminal Profiling Illusion: What's Behind the Smoke and Mirrors?, Criminal Justice and Behavior, vol. 35, n° 10, 2008, p. 1257-1276 (carleton.ca) ; Office of Justice Programs — Snook, Eastwood, Gendreau, Goggin & Cullen, Taking Stock of Criminal Profiling: A Narrative Review and Meta-Analysis, Criminal Justice and Behavior, vol. 34, n° 4, 2007 (ojp.gov)
  8. Pinizzotto & Finkel — Criminal personality profiling: An outcome and process study, Law and Human Behavior, vol. 14, n° 3, 1990, p. 215-233 (scispace.com) ; Kocsis, Irwin, Hayes & Nunn — Expertise in Psychological Profiling: A Comparative Assessment, Journal of Interpersonal Violence, vol. 15, n° 3, 2000 (journals.sagepub.com)
  9. Alison, Smith & Morgan — Interpreting the accuracy of offender profiles, Psychology, Crime & Law, vol. 9, 2003, p. 175-184 (research.birmingham.ac.uk) ; Dowden, Bennell & Bloomfield — Advances in Offender Profiling: A Systematic Review, Journal of Police and Criminal Psychology, vol. 22, 2007 (link.springer.com)
  10. Ministère de la Justice — Rapport du groupe de travail interministériel « Analyse criminelle et analyse comportementale », juin 2003 (vie-publique.fr) et sa synthèse (justice.gouv.fr)
  11. Ministère de la Justice, Direction des affaires criminelles et des grâces — Rapport du groupe de travail sur les crimes en série, 2006 (justice.gouv.fr)
  12. Gendarmerie nationale (UNPJ) — Département des sciences du comportement (gendarmerie.interieur.gouv.fr) ; Gendinfo — Analystes comportementaux : des gendarmes sous un autre profil, 31 mai 2021 (gendarmerie.interieur.gouv.fr) ; UNPJ — Le métier d'analyste comportemental « est à l'opposé du fantasme du profiler », 8 janvier 2025 (gendarmerie.interieur.gouv.fr)
  13. Profession Gendarme, reprise d'un article du Monde du 26 février 2014 — Les « profileurs » de la gendarmerie, dans la tête des tueurs (profession-gendarme.com) ; Assemblée nationale — Question écrite n° 78456 sur l'OCRVP, 11 mai 2010, et réponse du ministère (assemblee-nationale.fr)
  14. Sénat — Rapport d'information n° 432 (2020-2021), Expertise psychiatrique et psychologique en matière pénale : mieux organiser pour mieux juger (senat.fr)
  15. The Seattle Times — Robert Keppel, who spent his life chasing serial killers including Ted Bundy, dies at 76 (seattletimes.com) ; HistoryLink.org — Ted Bundy is put to death, January 24, 1989 (historylink.org)
  16. The Moscow Times, 30 janvier 1999 — A Killer's Confidante in a Murderous Town (themoscowtimes.com) ; Wikipedia (en) — Andrei Chikatilo (en.wikipedia.org)
  17. Delayed Gratification — Wearside Jack and the hoaxes that derailed the hunt for the Yorkshire Ripper (slow-journalism.com) ; Huddersfield Examiner — Yorkshire Ripper report made public (examinerlive.co.uk)
  18. La Libre, 21 mars 2008 — Les dates-clés du procès Fourniret (lalibre.be) ; Radio France, communiqué — franceinfo, « Profession profileuse », série en huit épisodes, juillet 2026 (radiofrance.com) ; Decitre — Michèle Agrapart-Delmas, De l'expertise criminelle au profilage, Favre, 2001 (decitre.fr)
  19. Gendarmerie nationale (UNPJ) — Comment devient-on profiler en France ?, 2 septembre 2024, mis à jour le 22 avril 2025 (gendarmerie.interieur.gouv.fr)
  20. CIDJ — Profiler : métier, salaire, formation, 27 janvier 2025 (cidj.com)

Corrections et mises à jour

  • — Questions fréquentes ajoutées (métier de profileur en France, parcours d'analyste comportemental), avec leurs sources.

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