FranceDossier1975-1979Yonne, Var
L'affaire Émile Louis
Entre 1975 et 1979, sept jeunes femmes suivies par la DDASS de l'Yonne ont disparu autour d'Auxerre sans qu'aucune enquête n'aboutisse. Un gendarme avait désigné le suspect dès 1984 ; son rapport a été classé. Il a fallu la ténacité d'une association de familles, un arrêt de la Cour de cassation sur la prescription et les aveux, vite rétractés, d'Émile Louis en décembre 2000 pour que l'ancien chauffeur de car soit jugé. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 2004, peine définitive en 2007, il est mort en 2013.
Les faits
Entre mars 1975 et septembre 1979, sept jeunes femmes âgées de 15 à 27 ans ont disparu dans les environs d'Auxerre : Françoise Lemoine, Jacqueline Weis, Chantal Gras, Madeleine Dejust et Bernadette Lemoine, ainsi que deux adolescentes de 15 et 16 ans, que le site ne nomme pas. Toutes étaient suivies par la direction départementale des affaires sanitaires et sociales de l'Yonne, placées en foyer ou en institut médico-éducatif, et présentaient une déficience intellectuelle légère ; plusieurs empruntaient les cars de ramassage conduits par Émile Louis, chauffeur des Rapides de Bourgogne. Chaque disparition a été traitée comme une fugue et aucune n'a donné lieu à une enquête aboutie. Ce sont ces sept meurtres, reconnus puis niés par l'accusé, qui ont été jugés en 2004 et en 2006. Seuls deux corps ont été retrouvés. L'affaire est aujourd'hui close : la condamnation est définitive depuis 2007 et Émile Louis est mort en 2013, sans avoir indiqué où reposent les cinq autres victimes.
Comment l'enquête a abouti
L'affaire des disparues de l'Yonne est d'abord l'histoire d'une enquête qui n'a pas eu lieu. Le rapport de l'Inspection générale des services judiciaires de mars 2001 le dit sans détour : la procédure ouverte en 1979 pour la dernière disparition, celle d'une adolescente de 16 ans, a été classée sans suite en deux mois ; l'audition d'Émile Louis en décembre 1981, dans une autre affaire, contenait des « éléments significatifs » que le parquet a ignorés ; la procédure établie en juin 1984 par le gendarme Christian Jambert, qui rapprochait plusieurs disparitions du même chauffeur de car, a été « matériellement classée sans suite sans avoir fait l'objet d'une décision en ce sens ». Le rapport résume : « le travail initialement effectué par un enquêteur tenace n'a pas été exploité ». Le dossier a ensuite dormi neuf ans.
Le relais a été pris hors de l'institution judiciaire. Pierre Monnoir, ancien directeur de foyer, et une cofondatrice fondent en mai 1992 l'Association de défense des handicapés de l'Yonne, qui reconstitue la liste des jeunes femmes disparues et saisit le parquet. Celui-ci se contente, le 3 mai 1993, d'un soit-transmis à l'aide sociale à l'enfance pour savoir ce qu'elles sont devenues. Rien ne suit. Au printemps 1996, l'émission « Perdu de vue » de TF1 consacre plusieurs numéros aux disparues ; le 3 juillet 1996, l'association et des familles déposent plainte avec constitution de partie civile. Le parquet et le juge d'instruction refusent d'informer, en février 1997, au motif que les faits seraient prescrits. Il faut un arrêt de la chambre d'accusation de la cour d'appel de Paris, le 7 mai 1997, pour qu'une information judiciaire soit enfin ouverte à Auxerre. Trois mois plus tard, le 4 août 1997, Christian Jambert, qui devait être entendu comme témoin, est retrouvé mort à son domicile.
L'instruction retrouve le rapport de 1984 et remonte jusqu'à Émile Louis, qui vit désormais à Draguignan, où il a déjà été condamné pour des atteintes sexuelles sur mineures. Le 12 décembre 2000, les gendarmes de la section de recherches l'interpellent. En garde à vue, il reconnaît avoir tué les sept jeunes femmes et désigne des lieux d'inhumation. Selon plusieurs récits de l'affaire, les enquêteurs lui auraient laissé entendre que les faits étaient prescrits, ce qui aurait facilité ces déclarations ; ce point n'a jamais été établi judiciairement. Mis en examen le 14 décembre et incarcéré, il conduit les enquêteurs à Rouvray, où deux corps sont exhumés à l'hiver 2000-2001 et identifiés comme ceux de Jacqueline Weis et de Madeleine Dejust. Le 16 janvier 2001, il se rétracte et soutiendra jusqu'à sa mort que les disparues ont été victimes d'un réseau dont il n'était pas.
Restait l'obstacle de la prescription. Les faits les plus anciens remontaient à 1975 ; sans acte interruptif, l'action publique aurait été éteinte depuis longtemps. Le 20 février 2002, la chambre criminelle de la Cour de cassation juge que le soit-transmis adressé par le parquet d'Auxerre à l'aide sociale à l'enfance le 3 mai 1993 constituait un acte tendant à rechercher des infractions et à en découvrir les auteurs, et qu'il avait donc interrompu la prescription. Cet arrêt, rendu sur pourvoi des parties civiles, a permis de renvoyer Émile Louis devant la cour d'assises pour l'ensemble des sept meurtres.
Chronologie de l'affaire
- Naissance d'Émile Louis à Auxerre. Enfant de l'Assistance publique, il devient, après un passage à la Légion étrangère, chauffeur d'autocar dans l'Yonne, notamment pour le transport de jeunes handicapées placées.
- Disparition de Françoise Lemoine, 27 ans, la première des sept jeunes femmes suivies par la DDASS de l'Yonne dont le meurtre sera retenu contre Émile Louis.
- Quatre disparitions en une année : une adolescente de 15 ans (janvier), Jacqueline Weis, 18 ans (avril), Chantal Gras, 18 ans (avril), Madeleine Dejust, 21 ans (juillet). Chaque fois, les services concluent à une fugue.
- Disparition de Bernadette Lemoine, 19 ans.
- Une adolescente de 16 ans quitte le foyer où elle est hébergée et ne reparaît pas. La procédure ouverte à son sujet est classée sans suite le 4 décembre 1979 : c'est la dernière disparition retenue par la cour d'assises.
- Émile Louis est placé en garde à vue puis inculpé dans l'enquête sur la mort d'une jeune femme retrouvée en juillet 1981 dans l'Yonne. Il obtient un non-lieu en 1984 pour ce dossier, mais est condamné en appel, en décembre 1983, à quatre ans de prison pour des atteintes sexuelles.
- Le gendarme Christian Jambert, de la brigade de recherches d'Auxerre, transmet au parquet une procédure reliant Émile Louis à plusieurs disparues. Elle est « matériellement classée sans suite sans avoir fait l'objet d'une décision en ce sens », dira l'inspection de 2001, et reste introuvable jusqu'en 1996.
- Installé dans le Var depuis 1984, Émile Louis est condamné à cinq ans d'emprisonnement, dont un avec sursis, pour des atteintes sexuelles sur mineures. Il est libéré en avril 1992.
- Création de l'Association de défense des handicapés de l'Yonne (ADHY) par Pierre Monnoir, ancien directeur de foyer, et une autre fondatrice. L'association reconstitue la liste des disparues et saisit le parquet, qui interroge l'aide sociale à l'enfance par un soit-transmis du 3 mai 1993.
- Après quatre émissions de « Perdu de vue » sur TF1 au printemps, l'ADHY et des familles déposent plainte avec constitution de partie civile. Le parquet et le juge refusent d'abord d'informer, invoquant la prescription.
- La chambre d'accusation de la cour d'appel de Paris infirme les refus d'informer ; une information judiciaire est ouverte à Auxerre le 30 mai. Le 4 août 1997, le gendarme Jambert, retraité, est retrouvé mort chez lui, à Auxerre. La thèse officielle est celle du suicide.
- Émile Louis est interpellé à son domicile par les gendarmes de la section de recherches. En garde à vue, il reconnaît avoir tué les sept jeunes femmes et indique des lieux d'inhumation. Il est mis en examen le 14 décembre et écroué.
- Deux corps sont retrouvés à Rouvray sur ses indications, à l'hiver 2000-2001 ; ils seront identifiés comme ceux de Jacqueline Weis et de Madeleine Dejust. Le 16 janvier 2001, Émile Louis se rétracte et niera désormais les faits.
- Rapport de l'Inspection générale des services judiciaires sur le traitement judiciaire de l'affaire, commandé par la garde des Sceaux en décembre 2000 : il décrit une « déficience institutionnelle » du parquet d'Auxerre et la disparition d'archives. Deux rapports de l'IGAS sur la DDASS et l'association gestionnaire sont rendus publics en mai.
- La Cour de cassation juge que le soit-transmis du 3 mai 1993 a interrompu la prescription : l'action publique n'est pas éteinte et Émile Louis peut être jugé pour l'ensemble des faits. En mars, le Conseil supérieur de la magistrature sanctionne des magistrats du parquet d'Auxerre.
- La cour d'assises du Var condamne Émile Louis pour viols et actes de barbarie sur son épouse et la fille de celle-ci, commis dans les années 1990. La peine est portée à trente ans de réclusion en appel, à Aix-en-Provence, le 14 octobre 2005, et devient définitive en novembre 2006.
- Au terme d'un procès ouvert en novembre devant la cour d'assises de l'Yonne, Émile Louis est condamné pour les sept meurtres à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de dix-huit ans. Il fait appel.
- La cour d'assises de Paris, statuant en appel, confirme la réclusion criminelle à perpétuité avec dix-huit ans de sûreté.
- La Cour de cassation rejette le pourvoi : la condamnation est définitive. En octobre 2008, la Chancellerie annonce que l'État indemnisera les familles pour la lenteur de la procédure.
- La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris confirme le non-lieu rendu dans l'information ouverte pour assassinat sur la mort du gendarme Jambert, après son exhumation en 2004 et plusieurs expertises contradictoires.
- Émile Louis, 79 ans, meurt à l'unité hospitalière sécurisée de Nancy, où il avait été transféré depuis la maison centrale d'Ensisheim. Il n'a jamais désigné les lieux où reposent cinq des sept victimes.
Fiche de l'auteur
Émile Louis « Le tueur de l'Yonne »
Chauffeur de car, il a tué sept jeunes femmes handicapées suivies par les services sociaux de l'Yonne. L'affaire des « disparues de l'Yonne » a mis en lumière plus de vingt ans de dysfonctionnements judiciaires avant sa condamnation en 2004.
Les lieux liés à l'affaire
- Auxerre, Yonne — Lieu des disparitions (1975-1979), de l'enquête du gendarme Jambert, du palais de justice mis en cause et du procès de 2004 devant la cour d'assises de l'Yonne
- Saint-Georges-sur-Baulches, Yonne — Foyer d'où une adolescente de 16 ans est partie le 26 septembre 1979, dernière disparition retenue
- Seignelay, Yonne — Commune où vivait Émile Louis, conseiller municipal, lors de son arrestation de 1981
- Rouvray, Yonne — Deux corps y sont retrouvés à l'hiver 2000-2001 sur les indications d'Émile Louis
- Draguignan, Var — Domicile d'Émile Louis après 1984 ; arrestation et aveux du 12 décembre 2000 ; procès de mars 2004 pour viols et actes de barbarie
- Aix-en-Provence, Bouches-du-Rhône — Procès en appel de l'affaire du Var (octobre 2005) : trente ans de réclusion
- Paris — Arrêt de la Cour de cassation sur la prescription (2002), sanctions du CSM (2002), procès en appel (juin 2006), rejet du pourvoi (septembre 2007)
- Ensisheim, Haut-Rhin — Maison centrale où Émile Louis a purgé sa peine
- Vandœuvre-lès-Nancy, Meurthe-et-Moselle — Unité hospitalière sécurisée où Émile Louis est mort le 20 octobre 2013
Le procès et le verdict
Émile Louis a été jugé deux fois pour les disparues de l'Yonne. Le premier procès s'est tenu en novembre 2004 devant la cour d'assises de l'Yonne, à Auxerre, pour sept meurtres commis entre 1975 et 1979. L'accusé, âgé de 70 ans, niait les faits depuis sa rétractation de janvier 2001 ; l'accusation s'appuyait sur ses aveux de décembre 2000, sur les deux corps retrouvés à Rouvray à l'endroit qu'il avait désigné et sur le travail du gendarme Jambert, mort en 1997. Le 25 novembre 2004, la cour l'a condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de dix-huit ans.
Il a fait appel. Le second procès s'est tenu au printemps 2006 devant la cour d'assises de Paris, qui a confirmé la peine le 27 juin 2006. Le 13 septembre 2007, la Cour de cassation a rejeté son pourvoi : la condamnation est définitive. La question de la prescription, qui avait failli empêcher tout procès, avait été tranchée en amont par la chambre criminelle le 20 février 2002 : un simple soit-transmis du parquet d'Auxerre à l'aide sociale à l'enfance, en 1993, avait été jugé interruptif de prescription, ce qui a permis de poursuivre les faits les plus anciens.
Une seconde affaire, sans lien avec les disparues, a été jugée dans le Var. Le 26 mars 2004, la cour d'assises du Var, à Draguignan, a condamné Émile Louis pour des viols et des actes de barbarie commis dans les années 1990 sur son épouse et la fille de celle-ci ; la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, en appel, a porté la peine à trente ans de réclusion criminelle le 14 octobre 2005, décision devenue définitive à la fin de 2006. Émile Louis est mort en détention en 2013, ce qui a éteint toute possibilité de poursuites pour d'autres disparitions de l'Yonne restées non élucidées.
Ce que l'affaire a changé
L'affaire a d'abord été un choc institutionnel. Le rapport de l'Inspection générale des services judiciaires de mars 2001, rendu public, et les deux rapports de l'Inspection générale des affaires sociales sur la DDASS de l'Yonne et l'association gestionnaire de l'institut médico-éducatif, publiés en mai 2001, ont documenté une chaîne de négligences : des jeunes femmes placées dont la disparition n'inquiétait personne, un parquet qui classait sans lire, des archives introuvables. Un second rapport de l'Inspection générale des services judiciaires, remis en mars 2002, a été consacré à la disparition d'archives au tribunal de grande instance d'Auxerre : il décrit une gestion des archives longtemps laissée à l'abandon, sans établir, en l'état de ses constatations, de lien entre ces pertes et la nature des affaires concernées. En mars 2002, le Conseil supérieur de la magistrature a sanctionné des magistrats du parquet d'Auxerre, ce qui reste rare pour des faits de cette nature. En octobre 2008, la garde des Sceaux a annoncé que l'État indemniserait les familles pour la lenteur de la procédure. L'affaire a nourri le débat sur la protection des personnes handicapées confiées à des institutions, dont la parole avait été systématiquement mise en doute.
La mort du gendarme Jambert est restée, elle, un dossier à part. Retrouvé mort le 4 août 1997 à Auxerre, quelques jours avant son audition comme témoin, il a d'abord été considéré comme s'étant suicidé, sans autopsie. À la demande de sa famille, son corps a été exhumé au printemps 2004 ; les expertises ont constaté deux orifices de balle à la tête, ce qui a alimenté la thèse d'un assassinat et conduit à l'ouverture d'une information judiciaire contre X. Après plusieurs expertises contradictoires, la justice a conclu qu'un suicide au moyen d'une arme modifiée restait possible : un non-lieu a été rendu, confirmé par la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris en février 2012. Cette conclusion est judiciairement définitive, mais elle n'a jamais convaincu ses proches ni une partie des observateurs, et la question continue d'être posée dans les documentaires consacrés à l'affaire.
L'affaire a aussi pesé sur le droit de la prescription. L'arrêt du 20 février 2002 a consacré une lecture large des actes interruptifs, qui a ensuite servi de point d'appui aux avocats de familles dans d'autres dossiers anciens ; les mêmes avocats, dont Corinne Herrmann et Didier Seban, ont milité pour l'allongement des délais, obtenu par la loi du 27 février 2017 qui a porté de dix à vingt ans la prescription des crimes. Le dossier de l'Yonne est enfin cité parmi les affaires qui ont montré la nécessité d'une structure nationale pour les cold cases : le pôle des crimes sériels ou non élucidés créé par la loi du 22 décembre 2021 a hérité de plusieurs disparitions de l'Yonne restées sans réponse, dont certaines ont été attribuées à Michel Fourniret, l'autre tueur en série passé par le département.
Profil psychologique : ce que disent les experts
Expertises judiciaires
Émile Louis a été soumis à une expertise psychiatrique avant chacun des deux procès de 2004, devant les cours d'assises du Var et de l'Yonne ; un psychologue s'est encore exprimé en 2006, année du procès en appel. Aucun des comptes rendus consultés ne fait état d'une abolition ni d'une altération du discernement : la question de l'irresponsabilité pénale n'y apparaît pas.
À Draguignan, en mars 2004, les psychiatres auraient décrit, selon La Dernière Heure, un « caractère pathologique » de type pervers et un « fonctionnement psychoaffectif archaïque ». À Auxerre, en novembre 2004, l'avocat général Philippe Bilger a appuyé ses réquisitions sur leurs conclusions : l'accusé serait, rapporte le même quotidien, un « pervers sexuel » hors norme, qui « avance à visage couvert » et se fait passer pour un « brave homme ». Un expert psychologue y aurait expliqué, selon une dépêche de l'Agence France-Presse reprise par Europe 1, qu'il avait « vécu une forme de maltraitance affective, inspirée par une figure parentale cruelle ». Synthétisant ces analyses, le président de la cour l'a dépeint, selon l'AFP, comme « une forteresse entourant un vide affectif sidéral ». En 2006, un psychologue aurait évoqué, selon l'AFP, une « véritable jouissance à établir une domination sur l'autre » et parlé d'un « tueur hors série ».
Le 25 novembre 2004, la cour d'assises de l'Yonne l'a condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de dix-huit ans de sûreté, peine confirmée en appel le 27 juin 2006. Ce verdict tranche la culpabilité et la responsabilité ; il ne vaut pas diagnostic médical. Les comptes rendus consultés ne nomment aucun des experts.
Diagnostics publiés
Aucune expertise publiée à notre connaissance.
Parcours documenté
Né le 26 janvier 1934 à Auxerre, selon le fichier des personnes décédées de l'Insee et l'AFP, Émile Louis a été abandonné à la naissance et placé par l'Assistance publique dans une famille d'accueil où, écrit l'agence, il « avait beaucoup souffert ». Selon les récits biographiques disponibles, il aurait été envoyé à quinze ans en maison de redressement après l'incendie d'une grange, puis se serait engagé à dix-huit ans dans la Légion étrangère et aurait servi en Indochine.
En garde à vue en décembre 1981, il a reconnu des violences sexuelles sur des enfants confiés en nourrice à sa compagne, relève l'Inspection générale des services judiciaires ; la cour d'appel de Paris l'a condamné pour ces faits, le 14 décembre 1983, à quatre ans d'emprisonnement. Une condamnation à cinq ans a suivi à Draguignan en novembre 1989, pour des atteintes sexuelles sur des mineures. Le 26 mars 2004, la cour d'assises du Var lui a infligé vingt ans de réclusion pour des viols accompagnés d'actes de torture et de barbarie, commis dans son entourage familial ; la peine a été portée à trente ans en appel en 2005.
Plusieurs spécialistes, selon l'AFP, ont avancé l'hypothèse d'un clivage de la personnalité né de cette enfance. C'est une hypothèse : aucun lien de cause à effet n'a été établi.
Ce qu'il a dit de lui-même
Les propos qui suivent sont ceux de l'auteur des faits ; ils sont à lire avec prudence. En 1981, il a expliqué les faits qu'il reconnaissait par « de soudains accès de violence incontrôlée », formule rapportée par l'Inspection générale des services judiciaires. Il a aussi affirmé avoir subi des violences sexuelles en maison de redressement, ce que rien ne permet de vérifier.
En décembre 2000, en garde à vue, il a reconnu les sept meurtres et désigné le lieu où deux corps ont été retrouvés. Il s'est rétracté un mois plus tard : il aurait, selon la notice de Wikipédia en français, parlé sans réfléchir parce qu'il croyait les faits prescrits, et il a dès lors attribué les disparitions à un réseau. Pour expliquer la découverte des corps, il a dit avoir vu, un jour de pêche, deux hommes enterrer ce qu'il avait pris pour un cadavre, selon le récit de son avocat rapporté par Associated Press. À Draguignan, il a nié, puis laissé entendre que les plaignantes étaient consentantes, selon La Dernière Heure. À la veille du verdict d'Auxerre, il a dit souhaiter « finir ses jours dans un monastère », rapporte l'AFP.
Lectures criminologiques
La justice a retenu sept meurtres de jeunes femmes suivies par la DDASS, dont la plupart empruntaient le car qu'il conduisait. Le mode opératoire tient d'abord à ce choix de victimes proches et vulnérables, dont la disparition a été traitée comme une fugue. L'accusé ayant nié, aucun mobile n'a été exposé par lui ; le psychologue entendu en 2006 y lisait une recherche de domination.
Aucune typologie criminologique ne lui a été appliquée nommément dans les sources consultées : « tueur hors série » est une formule d'expert, non une catégorie. L'affaire ne doit rien au profilage : c'est un gendarme, Christian Jambert, qui a rapproché les disparitions dès 1984, dans une procédure mettant en évidence, selon l'Inspection générale des services judiciaires, « des liens troublants entre ces événements et Emile Louis ». Sur les limites de cette approche, voir notre article sur le profilage criminel.
Ce qu'on ne sait pas
Les rapports d'expertise n'ont pas été publiés : on n'en connaît que quelques phrases rapportées par la presse, sans le nom de leurs auteurs. Émile Louis ayant nié jusqu'à sa mort, ni le mobile ni les circonstances des faits n'ont été expliqués par lui, et cinq des sept victimes n'ont jamais été retrouvées. La thèse d'un réseau, qu'il avançait, n'a pas été retenue par les cours d'assises. D'autres morts de femmes restent non élucidées dans l'Yonne, selon France Télévisions, sans qu'un lien avec lui ait été établi par la justice.
Questions fréquentes
Combien de victimes Émile Louis a-t-il faites ?
Émile Louis a été définitivement condamné pour sept meurtres : ceux de sept jeunes femmes suivies par la DDASS de l'Yonne et disparues autour d'Auxerre entre 1975 et 1979. Passé aux aveux en garde à vue en décembre 2000, il s'est rétracté en janvier 2001 et a nié jusqu'à sa mort. Seuls deux corps ont été retrouvés, à Rouvray, sur ses indications. Les cinq autres victimes n'ont jamais été localisées.
Pourquoi l'affaire Émile Louis n'était-elle pas prescrite ?
Parce que la Cour de cassation a jugé, le 20 février 2002, que la prescription avait été interrompue. En 1997, le parquet et le juge d'Auxerre avaient d'abord refusé d'enquêter, estimant les faits de 1975-1979 prescrits. Mais le 3 mai 1993, le parquet avait adressé à l'aide sociale à l'enfance de l'Yonne un simple soit-transmis pour savoir ce que des jeunes femmes disparues étaient devenues. La chambre criminelle y a vu un acte tendant à la recherche des infractions, donc interruptif : l'action publique n'était pas éteinte et Émile Louis a pu être jugé.
Quand Émile Louis est-il mort ?
Émile Louis est mort le 20 octobre 2013, à 79 ans, à l'unité hospitalière sécurisée de Vandœuvre-lès-Nancy, où il avait été transféré depuis la prison. Il purgeait la réclusion criminelle à perpétuité avec dix-huit ans de sûreté, prononcée en 2004 à Auxerre, confirmée en appel à Paris en 2006 et devenue définitive en 2007. Il est mort sans avoir indiqué où reposent cinq des sept victimes.
Qu'est-il arrivé au gendarme Christian Jambert ?
Christian Jambert, le gendarme d'Auxerre qui avait désigné Émile Louis dès 1984 dans un rapport resté sans suite, a été retrouvé mort à son domicile le 4 août 1997, peu avant d'être entendu comme témoin. Sa mort a d'abord été considérée comme un suicide. Une nouvelle expertise, en 2004, a relancé l'hypothèse d'un assassinat et conduit à l'ouverture d'une information judiciaire. Au terme d'expertises contradictoires, elle s'est close par un non-lieu, confirmé en appel. Ses proches n'ont jamais accepté la thèse du suicide.
Pour aller plus loin : documentaires, livres et podcasts
Sélection informative, sans lien affilié.
- Livre Les Disparues d'Auxerre (Ramsay, 2001) — Enquête de Corinne Herrmann, avocate de familles de victimes, et de Philippe Jeanne, publiée quatre mois après les aveux ; le livre de référence sur la genèse de l'affaire. Lien non affilié.
- Documentaire Faites entrer l'accusé : Émile Louis – Les disparues de l'Yonne (France 2, 2005) — Numéro de 90 minutes diffusé en août 2005, entre le procès d'Auxerre et celui de Paris. Lien non affilié.
- Podcast Émile Louis sauvé par les juges (Europe 1 — Hondelatte raconte, 2021) — Premier des récits consacrés à l'affaire, diffusés du 6 au 8 septembre 2021 ; le deuxième, « la revanche des victimes », raconte les procès. Lien non affilié.
- Podcast Émile Louis : les disparues de l'Yonne (France Inter — Affaires sensibles, 2017) — Émission de Fabrice Drouelle diffusée le 6 mars 2017, qui revient sur vingt ans de défaillances judiciaires et administratives dans l'Yonne. Lien non affilié.
- Documentaire La Conspiration du silence (france.tv (France 3, France 2), 2022) — Série documentaire de Thierry Fournet et Vincent Hérissé sur les disparitions de l'Yonne, en trois saisons (2022 à 2024), qui replace l'affaire Émile Louis dans un ensemble plus large de dossiers non élucidés. Lien non affilié.
- Livre Émile Louis et l'affaire des disparues de l'Yonne, Hubert Besson (L'Archipel, 2004) — Contre-enquête d'un journaliste qui suit le dossier depuis 1993, préfacée par Gilles Perrault. Lien non affilié.
Sources
- Affaire des disparues de l'Yonne, Wikipédia (fr)
- Émile Louis, Wikipédia (fr)
- Rapport sur le traitement judiciaire de l'affaire dite des « disparues de l'Yonne », Inspection générale des services judiciaires, mars 2001 (vie-publique.fr)
- Cour de cassation, chambre criminelle, 20 février 2002, n° 01-85.042, Légifrance
- La confirmation du caractère interruptif d'un soit-transmis du procureur par la chambre criminelle, Seban Avocats
- Disparues de l'Yonne : la justice met un point final, Europe 1, 13 septembre 2007
- Emile Louis, un « tueur hors série », Europe 1, 21 octobre 2013
- Question écrite n° 14359 : rapports de l'IGAS sur les disparues d'Auxerre, Assemblée nationale, réponse du 23 novembre 2004
- L'APAJH dans la tourmente du « triangle de l'Yonne », Yanous, 19 janvier 2001
- Affaire des disparues de l'Yonne : les familles seront indemnisées, Eurojuris France, 6 octobre 2008
- Pierre Monnoir, Wikipédia (fr)
- « Les disparues de l'Yonne » : l'une des affaires judiciaires qui a marqué la création de Radio France Auxerre, France Bleu Auxerre, septembre 2019
- Les disparues de l'Yonne ont encore beaucoup à révéler (La Conspiration du silence), France Télévisions
- Deux balles dans la tête : la disparition impossible de Jambert (documentaire de Thierry Fournet), Profession Gendarme
- Cour de cassation, chambre criminelle, 20 février 2002, n° 01-85.042, Juricaf
- Christian Jambert, Wikipédia (fr)
- Émile Louis, Wikipedia (en)
- Rapport sur le traitement judiciaire d'affaires pénales et la disparition d'archives au tribunal de grande instance d'Auxerre, Inspection générale des services judiciaires, mars 2002 (vie-publique.fr)
Corrections et mises à jour
- — Section « Profil psychologique » refondue en six rubriques, avec ses sources propres.
- — Questions fréquentes ajoutées (nombre de victimes, prescription, décès, mort du gendarme Jambert), avec leurs sources. Victimes mineures : noms retirés, conformément à la charte.
- — Second rapport de l'Inspection générale des services judiciaires (mars 2002, archives du tribunal d'Auxerre) ajouté aux sources et cité.
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