FranceDossier1942-1944Paris, Yonne
L'affaire Marcel Petiot
Sous l'Occupation, de 1942 à 1944, le docteur Marcel Petiot a fait croire à des personnes traquées, pour la plupart juives, qu'il pouvait les faire passer en Amérique du Sud. Aucune n'est partie : il les tuait dans son hôtel particulier de la rue Le Sueur et s'emparait de leurs biens. Découvert en mars 1944, arrêté en octobre sous l'uniforme des FFI, il a été condamné à mort en avril 1946 par la cour d'assises de la Seine pour vingt-quatre assassinats, et guillotiné le 25 mai 1946.
Les faits
Entre 1942 et 1944, dans le Paris occupé, Marcel Petiot a attiré dans son hôtel particulier de la rue Le Sueur des personnes qui cherchaient à fuir : des Juifs menacés de déportation, des hommes recherchés, quelques figures du milieu parisien. Il leur promettait, contre une somme importante, un passage clandestin vers l'Argentine. Aucune d'entre elles n'est partie. La cour d'assises de la Seine l'a reconnu coupable de vingt-quatre assassinats ; lui en revendiquait soixante-trois, au nom d'une prétendue résistance.
Médecin, ancien maire de Villeneuve-sur-Yonne, Petiot avait déjà eu affaire à la justice pour des faits de vol et de trafic d'ordonnances. Le mobile retenu est l'appropriation des biens des victimes, qui emportaient avec elles argent, bijoux et valises pour un départ qu'elles croyaient définitif. L'affaire tient sa singularité de son contexte : l'Occupation, la traque des Juifs, la confusion entre réseaux de résistance réels et faux passeurs.
Comment l'enquête a abouti
La découverte est accidentelle. Le 11 mars 1944, des voisins de la rue Le Sueur signalent une fumée épaisse et persistante qui s'échappe de la cheminée de l'immeuble. Les pompiers entrent et découvrent des restes humains. Petiot, prévenu, se présente sur les lieux, se fait passer pour un résistant auprès des agents et parvient à repartir. Il reste introuvable pendant sept mois.
L'enquête est confiée à la police judiciaire. Les premières investigations sont conduites par le commissaire Georges-Victor Massu, chef de la brigade criminelle, présent rue Le Sueur dès la découverte. Il n'est plus en fonctions lorsque Petiot est interpellé ; il a livré sa version de l'affaire dans L'Enquête Petiot (Fayard, 1959). Les valises et les effets retrouvés, les témoignages des proches de disparus et ceux des rabatteurs qui lui adressaient des « candidats au départ » permettent de reconstituer la liste des victimes. Le contexte brouille les pistes : l'année précédente, la Gestapo, qui croyait à l'existence d'une filière d'évasion, avait elle-même arrêté et détenu Petiot à Fresnes avant de le relâcher.
Après la Libération, Petiot s'engage dans les Forces françaises de l'intérieur sous un faux nom. C'est une lettre qu'il adresse à un journal, pour contester un article le présentant comme un agent de la Gestapo, qui permet de remonter jusqu'à lui. Il est arrêté le 31 octobre 1944 à la station de métro Saint-Mandé.
Chronologie de l'affaire
- Naissance de Marcel Petiot à Auxerre, dans l'Yonne.
- Médecin installé à Villeneuve-sur-Yonne, il est élu maire de la commune. Suspendu en 1931, il quitte ses fonctions et s'installe peu après à Paris.
- Il achète un hôtel particulier au 21, rue Le Sueur, dans le 16e arrondissement, où il fait réaliser des travaux.
- Sous le nom de « docteur Eugène », avec des rabatteurs qui l'ignorent ou non, il propose à des personnes menacées une prétendue filière d'évasion vers l'Argentine, moyennant une forte somme. Les candidats au départ disparaissent.
- La Gestapo, qui cherche à infiltrer cette supposée filière, arrête Petiot. Détenu à Fresnes, il est libéré au début de 1944.
- Alertés par des voisins à cause d'une fumée persistante, pompiers et policiers pénètrent dans l'immeuble et découvrent des restes humains. Petiot, venu sur place, parvient à repartir et disparaît.
- Après la Libération de Paris, il s'engage dans les Forces françaises de l'intérieur sous le nom de « capitaine Valeri ».
- Il est arrêté à la station de métro Saint-Mandé, après avoir réagi par écrit à un article de presse le mettant en cause.
- Ouverture du procès devant la cour d'assises de la Seine pour vingt-sept assassinats. Petiot, défendu par René Floriot, affirme n'avoir tué que des collaborateurs et des Allemands.
- Petiot est reconnu coupable de vingt-quatre assassinats et condamné à mort.
- Il est guillotiné à la prison de la Santé.
Fiche de l'auteur
Marcel Petiot
Médecin parisien qui, sous l'Occupation, promettait à des personnes traquées — notamment des Juifs — une filière d'évasion vers l'Argentine avant de les tuer dans son hôtel particulier de la rue Le Sueur. Jugé pour vingt-sept assassinats en 1946, il en revendiqua soixante-trois au nom de la Résistance et fut condamné à mort pour vingt-quatre d'entre eux.
Les lieux liés à l'affaire
- Paris, 21 rue Le Sueur — Hôtel particulier acheté en 1941 ; lieu des crimes, découvert le 11 mars 1944
- Paris, rue Caumartin — Domicile et cabinet médical de Petiot
- Villeneuve-sur-Yonne, Yonne — Petiot y exerce la médecine et en est le maire de 1926 à 1931
- Saint-Mandé, Val-de-Marne — Arrestation à la station de métro (31 octobre 1944)
- Paris, palais de justice — Procès devant la cour d'assises de la Seine (mars-avril 1946)
- Paris, prison de la Santé — Exécution (25 mai 1946)
Le procès et le verdict
Le procès s'est ouvert le 18 mars 1946 devant la cour d'assises de la Seine, à Paris. Marcel Petiot y répondait de vingt-sept assassinats commis rue Le Sueur entre 1942 et 1944. Il était défendu par René Floriot, l'une des grandes figures du barreau parisien.
L'accusé a revendiqué une soixantaine de morts, mais en les présentant comme des actes de résistance : il aurait éliminé des Allemands et des collaborateurs au sein d'un réseau clandestin. L'audience a montré qu'il était incapable de décrire ce prétendu réseau de façon cohérente, et que les victimes identifiées étaient pour l'essentiel des personnes persécutées cherchant à fuir, dont de nombreux Juifs, ainsi que quelques personnes issues du milieu parisien. Les valises et les biens retrouvés, appartenant aux disparus, ont pesé lourd dans la démonstration de l'accusation.
Le 4 avril 1946, le jury l'a reconnu coupable de vingt-quatre des vingt-sept assassinats reprochés et la cour l'a condamné à mort. Son épouse et son frère, poursuivis dans le dossier, n'ont pas été condamnés pour les meurtres. Petiot a été exécuté le 25 mai 1946 à la prison de la Santé.
Ce que l'affaire a changé
Pour l'historien Jean-Marc Dreyfus, le procès de 1946 a été l'un des premiers moments où le grand public français a été mis face, en détail, à la persécution des Juifs sous l'Occupation : la plupart des victimes de Petiot étaient des personnes qui tentaient d'échapper aux rafles. L'affaire contredit à ce titre l'idée d'un silence complet sur la Shoah dans l'immédiat après-guerre.
Elle illustre aussi la confusion de la période : un criminel a pu se présenter successivement comme passeur, comme victime de la Gestapo puis comme officier des FFI, et faire de la Résistance l'axe de sa défense. Le procès a été l'un des grands procès criminels de l'après-guerre, suivi par la presse internationale.
Profil psychologique : ce que disent les experts
Expertises judiciaires
Pendant l'instruction ouverte après la découverte de la rue Le Sueur, Marcel Petiot a fait l'objet d'une expertise psychiatrique confiée à plusieurs médecins. L'un d'eux, le psychiatre Georges Génil-Perrin, aurait déclaré à l'audience n'avoir découvert chez l'accusé « aucun trouble mental » et avoir conclu, avec ses confrères, à sa « pleine responsabilité ». Selon le ministère de la Justice, la défense, assurée par René Floriot, n'a d'ailleurs pas plaidé l'irresponsabilité pénale : elle a soutenu que les victimes étaient des collaborateurs et des Allemands. Un blog d'éditeur affirme au contraire que la défense aurait adopté une « stratégie d'aliénation » ; cette version n'est pas reprise par les autres sources consultées. Le 4 avril 1946, la cour d'assises de la Seine l'a reconnu coupable de vingt-quatre assassinats et condamné à mort. Ce verdict tranche une question de droit ; il ne vaut pas diagnostic médical.
Ce constat de responsabilité contraste avec des antécédents psychiatriques bien documentés. Adolescent, arrêté pour des vols dans des boîtes aux lettres, il aurait été déclaré inapte à être jugé par un psychiatre. Pendant la Première Guerre mondiale, blessé, il est hospitalisé pour des troubles psychiques, notamment à l'asile de Fleury-les-Aubrais, près d'Orléans, puis réformé et pensionné pour invalidité ; selon Wikipédia, les commissions de réforme lui auraient attribué des taux variables, jusqu'à 100 % en 1920. En 1936, poursuivi pour un vol dans une librairie parisienne, il est déclaré irresponsable et interné d'office environ sept mois dans une maison de santé d'Ivry, jusqu'en 1937.
Diagnostics publiés
Les étiquettes attachées à Petiot avant l'affaire proviennent de médecins militaires et d'experts dont les noms ne sont pas donnés par les sources que nous avons pu consulter. Ils l'auraient décrit comme « neurasthénique », « dépressif paranoïaque » et « sujet à des phobies » ; une commission de réforme aurait retenu une « psychose mélancolique ». Ces termes appartiennent à la psychiatrie de l'époque et ne se traduisent pas directement dans les classifications actuelles. Recensant le livre de l'historien Claude Quétel, Frédéric Saenen relève que le spécialiste contemporain « a du mal à confirmer le diagnostic établi par ses prédécesseurs ». En 1946, l'expert nommé, Georges Génil-Perrin, n'aurait retenu aucun trouble mental. Le psychiatre Jean Garrabé a consacré en 2018 à ce livre un article de L'Évolution psychiatrique, dont nous n'avons pu consulter que la notice.
Parcours documenté
Né à Auxerre en 1897, Marcel Petiot obtient son diplôme de médecine après la guerre et s'installe à Villeneuve-sur-Yonne, où il devient populaire auprès des patients modestes. Élu maire en 1926, puis conseiller général de l'Yonne en 1931, il est suspendu puis écarté de la mairie en 1931 et perd peu après son mandat départemental, sur fond de détournements et de vol d'électricité. Installé à Paris rue Caumartin au début des années 1930, il continue d'avoir affaire à la justice ; selon Wikipédia en anglais, il aurait été condamné en juillet 1942 à une amende pour prescription abusive de stupéfiants. Selon le compte rendu de la Cliothèque, des rumeurs d'assassinat et d'incendie volontaire, jamais élucidées, entouraient déjà son départ de Villeneuve-sur-Yonne.
Ce qu'il a dit de lui-même
Les propos qui suivent sont ceux de l'auteur des faits ; ils sont à lire avec prudence. Au procès, Petiot a revendiqué soixante-trois morts, en se présentant comme un résistant qui aurait éliminé des Allemands et des collaborateurs « pour la France ». Il disait diriger un réseau clandestin, que le compte rendu de la Cliothèque nomme « Fly-Tox ». La cour a rejeté cette thèse : il a été incapable de décrire ce réseau de façon cohérente, et les victimes identifiées étaient pour l'essentiel des personnes persécutées qui cherchaient à fuir. Selon RetroNews, il a aussi soutenu avoir été manipulé par la Gestapo, sans convaincre davantage.
Lectures criminologiques
La justice a retenu un mobile financier : la promesse d'une fausse filière d'évasion vers l'Argentine permettait à Petiot de s'approprier l'argent, les bijoux et les bagages de ceux qui croyaient partir. Selon le compte rendu de Joël Drogland, l'historien Jean-Marc Dreyfus tient le vol pour son seul mobile et le décrit comme un « pervers sadique » ; c'est une lecture d'historien, non un diagnostic. Claude Quétel, historien de la psychiatrie, s'est demandé si le soldat réformé ne jouait pas déjà la folie ; selon Guillaume Henchoz, Petiot se serait ensuite servi de ses certificats de réforme pour échapper à des poursuites, et Claude Quétel estime qu'en 1946 « aucune commission de psychiatres n'aurait osé proclamer l'irresponsabilité » sous la pression de l'opinion. Aucune typologie criminologique ne lui a été appliquée dans une source que nous ayons pu consulter directement ; pour ce que vaut cette approche, voir notre article sur le profilage criminel.
Ce qu'on ne sait pas
La question posée par le titre de Claude Quétel, « fou ou coupable ? », reste ouverte : on ignore si les troubles constatés entre 1914 et 1937 étaient réels, exagérés ou simulés, et les rapports d'époque sont trop sommaires pour qu'on puisse les relire avec les outils actuels. Le contenu détaillé de l'expertise de 1944-1946 n'a pas été publié à notre connaissance. Le nombre réel des victimes n'est pas établi, pas plus que le sort de la fortune accumulée, jamais retrouvée selon le compte rendu de la Cliothèque.
Questions fréquentes
Quel rôle a joué le commissaire Massu dans l'affaire Petiot ?
Georges-Victor Massu (1889-1973) dirige la brigade criminelle lorsque des restes humains sont découverts rue Le Sueur, le 11 mars 1944. Il se rend sur place dès ce jour-là et conduit l'enquête initiale contre Petiot, alors en fuite. Écarté à la Libération, puis arrêté comme suspect de collaboration, il n'est plus en fonctions lorsque Petiot est interpellé, le 31 octobre 1944. Il a publié sa version de l'affaire en 1959 dans L'Enquête Petiot (Fayard).
Comment Petiot a-t-il été retrouvé ?
Grâce à la presse. À l'automne 1944, le journal Résistance publie un article présentant Petiot comme un agent de l'Allemagne. Le fugitif y répond par une lettre, qui met les enquêteurs sur sa piste. Il s'était engagé dans les Forces françaises de l'intérieur sous le nom d'Henri Valéry (parfois écrit « capitaine Valeri »). Il est arrêté le 31 octobre 1944 à la station de métro Saint-Mandé.
Combien de victimes a fait Petiot ?
Le nombre exact n'est pas connu. Au procès, vingt-sept assassinats lui étaient reprochés ; le 4 avril 1946, la cour d'assises de la Seine le reconnaît coupable de vingt-quatre d'entre eux et le condamne à mort. Il revendiquait pour sa part soixante-trois éliminations, présentées comme des actes de résistance, un chiffre qui n'a jamais été établi.
Pour aller plus loin : films et livres
Sélection informative, sans lien affilié.
- Film Docteur Petiot (Cinéma, réalisation Christian de Chalonge, 1990) — Film de fiction avec Michel Serrault dans le rôle-titre. Lien non affilié.
- Livre L'Affaire Petiot et la Shoah. Un tueur en série sous l'Occupation, Jean-Marc Dreyfus (Grasset, 2025) — L'historien montre ce que le procès a révélé au public de la persécution des Juifs de France. Lien non affilié.
- Livre L'Effrayant Docteur Petiot. Fou ou coupable ?, Claude Quétel (Perrin (rééd. Points)) — Biographie par un historien spécialiste de l'histoire de la psychiatrie. Lien non affilié.
- Livre Death in the City of Light, David King (Crown (en anglais), 2011) — Récit de l'enquête et du procès fondé sur les archives de la police. Lien non affilié.
- Article L'affaire Marcel Petiot : un tueur en série sous l'Occupation (Ministère de la Justice) — Présentation de l'affaire et du procès par le ministère.
Sources
- L'affaire Marcel Petiot : un tueur en série sous l'Occupation, Ministère de la Justice
- Marcel Petiot, Wikipédia (fr)
- Marcel Petiot, Wikipedia (en)
- Marcel Petiot, tueur en série sous l'Occupation, Slate.fr
- 18 mars 1946 : le procès de Petiot, Hérodote.net
- L'Affaire Petiot et la Shoah (compte rendu), La Cliothèque (Clionautes)
- Docteur Petiot (film, 1990), Wikipedia (en)
- Le procès du docteur Petiot, faux résistant et vrai tueur (Arnaud Pagès), RetroNews (BnF) (4 août 2021)
- Georges-Victor Massu (1889-1973), notice d'autorité, BnF, data.bnf.fr
- Massu (Georges-Victor), L'enquête Petiot. La plus grande affaire criminelle du siècle, Fayard, 1959 (notice), Criminocorpus
- Un autre modèle pour Maigret (Murielle Wenger), Simenon-Simenon (8 juillet 2017)
- L'assassinat de Robert Denoël : les enquêtes, thyssens.com
Corrections et mises à jour
- — Rôle du commissaire Massu ajouté à l'enquête ; questions fréquentes ajoutées (Massu, arrestation, nombre de victimes), avec leurs sources.
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