FranceDossier1937Yvelines, Seine-et-Marne, Indre-et-Loire
L'affaire Eugen Weidmann
Entre juillet et novembre 1937, Eugen Weidmann, un Allemand installé dans une villa de La Celle-Saint-Cloud, a tué six personnes pour les voler, avec l'aide de deux complices français. Arrêté en décembre 1937, il a tout avoué. Condamné à mort par la cour d'assises de Seine-et-Oise le 31 mars 1939, il a été guillotiné le 17 juin 1939 devant la prison de Versailles. Photographiée et filmée, cette exécution a été la dernière à se dérouler en public en France.
Les faits
Entre juillet et novembre 1937, Eugen Weidmann a tué six personnes en Île-de-France et dans ses environs. Les victimes étaient des personnes de milieux très différents, attirées sous divers prétextes. Le mobile était l'argent : les enlèvements et les meurtres visaient à les dépouiller.
Né en 1908 à Francfort, Weidmann avait déjà été condamné pour vol en Allemagne. C'est en prison qu'il aurait connu deux Français, Roger Million et Jean Blanc, qui l'ont rejoint en France. Il s'installe, sous un nom d'emprunt selon Wikipédia, dans une villa de La Celle-Saint-Cloud, La Voulzie.
Comment l'enquête a abouti
La première disparition, celle d'une jeune danseuse américaine en juillet 1937, a fait grand bruit dans la presse française et américaine, sans que l'enquête aboutisse. Ce sont les disparitions de l'automne qui ont fini par conduire les policiers jusqu'à la villa.
Début décembre 1937, deux inspecteurs se présentent à La Voulzie pour interroger le locataire. Weidmann tire sur eux et les blesse avant d'être maîtrisé, lui-même blessé. Interrogé, il avoue les six meurtres. Ses complices sont ensuite arrêtés.
Chronologie de l'affaire
- Naissance d'Eugen Weidmann à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne.
- Après plusieurs condamnations pour vol en Allemagne, il s'installe en région parisienne et loue la villa La Voulzie, où le rejoignent deux Français, Roger Million et Jean Blanc.
- En juillet, une jeune danseuse américaine, Jean de Koven, disparaît après avoir été attirée à la villa.
- De septembre à novembre, cinq autres personnes sont tuées pour être volées : le chauffeur Joseph Couffy près de Tours, Janine Keller en forêt de Fontainebleau, l'imprésario Roger Leblond, Fritz Frommer et l'agent immobilier Raymond Lesobre.
- Début décembre, deux inspecteurs sont blessés lors de son arrestation à la villa. Il avoue les six meurtres.
- Au terme d'un procès ouvert en mars devant la cour d'assises de Seine-et-Oise, Weidmann est condamné à mort ; Roger Million aussi, avant de voir sa peine commuée.
- Il est guillotiné devant la prison Saint-Pierre de Versailles, en public. Des photographies et un film sont pris.
- Un décret-loi met fin aux exécutions publiques : les suivantes auront lieu dans l'enceinte des prisons.
Fiche de l'auteur
Eugen Weidmann
Allemand installé dans une villa de La Celle-Saint-Cloud, il a tué six personnes entre juillet et novembre 1937 avec des complices, lors d'enlèvements et de vols. Sa décapitation publique à Versailles fut la dernière en France : le spectacle qu'elle donna conduisit le gouvernement à interdire les exécutions publiques dès le 24 juin 1939.
Les lieux liés à l'affaire
- La Celle-Saint-Cloud, villa La Voulzie — Villa louée par Weidmann ; plusieurs meurtres et arrestation (décembre 1937)
- Forêt de Fontainebleau, Seine-et-Marne — Meurtre de Janine Keller (septembre 1937)
- Environs de Tours, Indre-et-Loire — Meurtre du chauffeur Joseph Couffy (septembre 1937)
- Versailles, palais de justice — Procès devant la cour d'assises de Seine-et-Oise (mars 1939)
- Versailles, prison Saint-Pierre — Exécution publique (17 juin 1939)
Le procès et le verdict
Le procès s'est tenu en mars 1939 devant la cour d'assises de Seine-et-Oise, au palais de justice de Versailles, plus d'un an après l'arrestation. Trois accusés comparaissaient aux côtés d'Eugen Weidmann : Roger Million, Jean Blanc et la compagne de Million. Weidmann était défendu notamment par Vincent de Moro-Giafferri, l'un des plus célèbres avocats d'assises de l'époque.
L'accusé, qui avait avoué les six assassinats dès son arrestation, a reconnu les faits à l'audience, à l'exception du meurtre de Roger Leblond, qu'il a imputé à Roger Million. L'audience a surtout porté sur la part de chacun des complices dans les crimes et sur le mobile : l'argent, les victimes étant attirées sous des prétextes divers puis dépouillées.
Le 31 mars 1939, Weidmann a été condamné à mort. Roger Million a également été condamné à mort, mais sa peine a été commuée en peine perpétuelle ; Jean Blanc a été condamné à vingt mois de prison et la compagne de Million acquittée. Son recours en grâce ayant été rejeté, Weidmann a été exécuté le 17 juin 1939 à Versailles.
Ce que l'affaire a changé
L'affaire Weidmann est restée dans l'histoire moins pour les crimes eux-mêmes que pour la façon dont elle s'est achevée. Le 17 juin 1939, l'exécution se déroule en public devant la prison Saint-Pierre de Versailles. Elle est photographiée et filmée, et la diffusion de ces images fait scandale.
Une semaine plus tard, le 24 juin 1939, un décret-loi met fin aux exécutions publiques en France : la guillotine sera désormais dressée dans l'enceinte des prisons, à l'abri des regards. La peine de mort elle-même ne sera abolie qu'en 1981. Weidmann est ainsi le dernier condamné exécuté en public dans le pays.
La mesure de 1939 couronnait une évolution engagée de longue date. Après l'échec du projet abolitionniste de 1906-1908, rappelle le Sénat, la question de la publicité des exécutions n'avait cessé de se poser, les manifestations de la foule et certains comptes rendus de presse paraissant déplacés. Le politiste Emmanuel Taïeb a montré que la IIIe République en avait déjà rogné les aspects les plus visibles : restriction des prises de vue, exécutions rapprochées des murs des prisons, heure de plus en plus matinale pour limiter l'affluence. Les nombreuses propositions de loi n'ayant jamais abouti devant la Chambre, c'est finalement par un décret-loi du gouvernement Daladier que la publicité a été supprimée.
Profil psychologique : ce que disent les experts
Expertises judiciaires
Eugen Weidmann a été examiné en détention par des médecins experts, qui ont déposé au procès de Versailles, en mars 1939. Leur expertise psychiatrique n'a pas été publiée, mais la presse de l'époque en rapporte la conclusion. Rendant compte du réquisitoire, le Hamburger Anzeiger du 28 mars 1939 écrit que, pour l'accusation, l'accusé n'était ni dément ni soumis à une contrainte irrésistible : il était « anormal », mais, comme l'avaient exposé les experts, pleinement responsable de ses crimes. Le récit d'Europe 1 (2019) dit de même que l'expert l'a déclaré responsable. L'irresponsabilité pénale n'a donc pas été retenue.
La défense a contesté cette conclusion. Selon Actu-Juridique, Vincent de Moro-Giafferri a jugé les expertises insuffisantes, regretté de n'avoir pu obtenir d'expertise contradictoire et plaidé que la peine capitale suppose une responsabilité entière, qui n'était pas, selon lui, celle de son client : « Il n'est pas fou, non. Mais il est anormal. » Le 31 mars 1939, la cour d'assises de Seine-et-Oise a condamné Weidmann à mort, de même que Roger Million, dont la peine a été commuée. Ce verdict tranche la culpabilité et la responsabilité ; il ne vaut pas diagnostic médical.
Diagnostics publiés
Seules quelques formules des experts sont connues. Selon le site du ministère de la Justice et le portail Champs de Justice, les psychiatres auraient qualifié Weidmann de « dégénéré supérieur » ; la psychiatre Catherine Carré-Orengo, qui a consacré des recherches à l'affaire, rattache l'expression au rapport médico-légal de l'instruction. La formule appartient au vocabulaire médical de l'époque, qu'Europe 1 glose par « dégénéré, mais intelligent » ; elle n'est pas un diagnostic au sens actuel.
À l'audience, l'un des experts aurait évoqué « une perversité des instincts qui l'éloigne du bien », un autre des « anomalies morales » susceptibles d'atténuer la responsabilité : ces propos ne sont rapportés que par Catherine Carré-Orengo (2014). La défense aurait de son côté invoqué un rapport présentant l'accusé comme « un grand névropathe et un incontestable psychopathe », selon Actu-Juridique. Nous ne nommons pas les experts, dont les noms ne figurent que dans une seule des sources consultées.
Parcours documenté
Né le 5 février 1908 à Francfort-sur-le-Main, Eugen Weidmann a été confié pendant la Première Guerre mondiale à ses grands-parents, à Cologne. Adolescent, il a été placé en maison de correction après un vol. Parti pour le Canada, il y a été emprisonné avant de regagner l'Allemagne au début des années 1930, où il a été condamné à plus de cinq ans de détention après une tentative d'enlèvement ; c'est en prison qu'il a rencontré Roger Million et Jean Blanc. Les notices biographiques divergent sur le lieu de cette détention, Francfort ou Sarrebruck, et sur sa durée exacte. Il a gagné la France en mai 1937. Aucun lien de cause à effet n'est établi entre ce parcours et les crimes.
Ce qu'il a dit de lui-même
Les propos qui suivent sont ceux de l'auteur des faits ; ils sont à lire avec prudence. Weidmann a avoué dès son arrestation. À l'audience, il a reconnu les meurtres à l'exception de l'un d'eux, qu'il a imputé à Roger Million, d'après les chroniques de Colette pour Paris-Soir, que résume Chloé Pouliot (Médias 19, 2022) ; un quotidien de Hambourg notait le 15 mars 1939 qu'il avouait tout et ne s'animait que pour charger son coaccusé. Selon Champs de Justice, il aurait déclaré à l'ouverture des débats « je ne peux qu'avouer » et, interrogé sur ses mobiles, répondu : « Je ne me sens pas en état de le faire. » Il a accueilli sa condamnation avec calme, selon la presse allemande, et même avec soulagement, selon Colette.
Selon Catherine Carré-Orengo, il aurait raconté aux journalistes une histoire familiale marquée par la folie d'un aïeul, avant de reconnaître devant les psychiatres qu'il avait menti.
Lectures criminologiques
La justice a retenu des assassinats commis pour voler, avec l'aide de complices : le mode opératoire consistait à attirer les victimes sous des prétextes divers pour les dépouiller.
Moro-Giafferri en a proposé une lecture politique. Dans une plaidoirie de plus de deux heures et demie, il a présenté ces actes comme des « crimes allemands », produits d'un pays et d'une époque, selon Actu-Juridique, le ministère de la Justice et Europe 1. C'est un argument de défense, non une analyse clinique. Colette, elle, a été frappée par la ressemblance de l'accusé avec les êtres humains ordinaires, écrit Chloé Pouliot.
En 2014, Catherine Carré-Orengo a passé en revue les qualifications avancées à l'époque et depuis (psychopathie, perversion morale, hystérie, cette dernière évoquée plus tard par l'avocate Renée Jardin) et s'est demandé, sans conclure, si la notion contemporaine de tueur en série convenait à ce cas. Aucune typologie criminologique ne lui a été appliquée nommément dans les sources consultées ; sur les limites de ces classifications, voir notre article sur le profilage criminel.
Ce qu'on ne sait pas
Le rapport des experts n'est connu que par des formules rapportées, et la défense regrettait l'absence d'expertise contradictoire : ce que recouvrait l'« anormalité » invoquée des deux côtés de la barre reste indéterminé. Weidmann ne s'est guère expliqué sur ses mobiles au-delà du besoin d'argent. Sa jeunesse est surtout connue par des notices qui se contredisent et par ses propres récits, dont une partie aurait été inventée. Le dossier de procédure fait partie des grandes affaires criminelles de Seine-et-Oise que les Archives départementales des Yvelines restaurent et numérisent, selon Yvelines Infos (2024).
Questions fréquentes
Weidmann a-t-il été le dernier guillotiné en public en France ?
Oui, en France métropolitaine. Eugen Weidmann est guillotiné devant la prison Saint-Pierre de Versailles le 17 juin 1939. La scène, photographiée et filmée, fait scandale : un décret-loi du 24 juin 1939 impose que les exécutions aient lieu à l'intérieur des prisons. Outre-mer, la pratique a duré un peu plus longtemps : à La Réunion, alors colonie, la dernière exécution publique a eu lieu à Saint-Denis le 10 avril 1940.
Quand la guillotine a-t-elle été utilisée pour la dernière fois en France ?
Le 10 septembre 1977, à la prison des Baumettes, à Marseille. C'est la dernière exécution capitale en France. Comme toutes celles qui ont suivi l'affaire Weidmann, elle s'est déroulée à huis clos, dans l'enceinte de la prison. La peine de mort est abolie quatre ans plus tard.
Quand la peine de mort a-t-elle été abolie en France ?
Par la loi du 9 octobre 1981, défendue par Robert Badinter, garde des Sceaux : l'Assemblée nationale l'adopte le 18 septembre 1981, le Sénat le 30 septembre. L'abolition est ensuite inscrite dans la Constitution par la révision du 23 février 2007, votée par le Parlement réuni en Congrès le 19 février. L'article 66-1 dispose : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort. »
Pour aller plus loin : documentaires, livres et podcasts
Sélection informative, sans lien affilié.
- Livre Notre-Dame-des-Fleurs, Jean Genet (Gallimard (Folio)) — Le roman s'ouvre sur l'évocation de Weidmann ; œuvre littéraire, pas un récit de l'affaire. Lien non affilié.
- Article Les grands procès des Yvelines : l'affaire Weidmann (Actu-Juridique) — Récit de l'enquête et du procès de Versailles.
- Article 17 juin 1939 : la dernière exécution publique en France (RetroNews (BnF)) — L'exécution et le décret de 1939 à travers la presse de l'époque.
- Article Portrait d'un condamné à mort : Eugène Weidmann (Champs de Justice) — Portrait du condamné et contexte de la peine de mort en 1939.
- Livre La guillotine au secret. Les exécutions publiques en France, 1870-1939, Emmanuel Taïeb (Belin, coll. « Socio-histoires », 2011) — Tirée d'une thèse de science politique, l'étude de référence sur la suppression progressive de la publicité des exécutions jusqu'au décret-loi de 1939.
- Livre Les grandes affaires criminelles. Du Moyen Âge à nos jours, Sous la direction de Jean-Marc Berlière (Perrin, coll. Tempus, 2022) — Le chapitre 14, signé René Lévy, retrace l'enquête de 1937 et les rivalités entre services de police. Lien non affilié.
- Podcast Eugène Weidmann, le tueur aux yeux de velours ! – L'intégrale (Europe 1 — Hondelatte raconte, 2019) — Récit radiophonique de Christophe Hondelatte ; le titre reprend une formule de la presse de l'époque. Lien non affilié.
- Documentaire Témoignage exécution Weidmann (Sept sur sept) (INA (archive TF1), 1981) — Extrait de 2 min 19 : un magistrat présent en 1939 raconte l'affluence autour de l'exécution et la décision qui a suivi. Lien non affilié.
Sources
- Eugène Weidmann, Wikipédia (fr)
- Eugen Weidmann, Wikipedia (en)
- Les grands procès des Yvelines : l'affaire Weidmann, Actu-Juridique
- 17 juin 1939 : la dernière exécution publique en France, RetroNews (BnF)
- Portrait d'un condamné à mort : Eugène Weidmann, Champs de Justice
- Le 9 octobre 1981, la peine de mort est abolie en France, Service d'information du Gouvernement (info.gouv.fr) (2024)
- Abolition de la peine de mort, Assemblée nationale
- Dossier législatif : loi constitutionnelle relative à l'interdiction de la peine de mort, Sénat (2007)
- L'interdiction de la peine de mort, Conseil constitutionnel
- Eighty years since Versailles execution gave public guillotines the chop, Euronews (17 juin 2019)
- The guillotine falls silent (September 10, 1977), History.com
- La guillotine, arme de terreur coloniale (Alain Ruscio), Histoire coloniale et postcoloniale (15 octobre 2025)
- De la dernière exécution publique au Barachois, au dernier condamné à mort, Zinfos974 (1er février 2025)
- Exécution d'Eugène Weidmann en 1939, dernière exécution publique en France, Sénat, dossier d'histoire « 20e anniversaire de l'abolition de la peine de mort »
- Les sources du débat (la République, le débat de 1906-1908 et ses prolongements), Sénat, Division des archives
- 1939, l'exécution d'Eugène Weidmann, INA, « L'INA éclaire l'actu » (13 juin 2019, mis à jour le 4 août 2020)
- Emmanuel Taïeb, La guillotine au secret. Les exécutions publiques en France, 1870-1939 (compte rendu de Jean-Lucien Sanchez), Criminocorpus (OpenEdition Journals)
- Emmanuel Taïeb, La guillotine au secret (compte rendu de Vincent Petit), Lectures (OpenEdition Journals), 2011
- Le tueur en série et les commissaires : l'affaire Weidmann (1937) (René Lévy), in Les grandes affaires criminelles, Perrin, coll. Tempus, 2022 (Cairn.info)
- Les Archives départementales restaurent et numérisent les grandes affaires criminelles de Seine-et-Oise, Yvelines Infos (6 mars 2024)
Corrections et mises à jour
- — Section « Profil psychologique » refondue en six rubriques, avec ses sources propres.
- — Procès : précision apportée sur les aveux à l'audience, Weidmann ayant imputé l'un des six meurtres à son coaccusé Roger Million.
- — Questions fréquentes ajoutées (dernière exécution publique, dernière exécution capitale, abolition de la peine de mort), avec leurs sources.
- — Sources institutionnelles ajoutées (Sénat, INA, Archives départementales des Yvelines) et paragraphe sur la suppression progressive de la publicité des exécutions ; ressources complémentaires vérifiées ; prénom d'une coaccusée retiré (sources divergentes).
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